Au cœur des pierres : les maisons d’artisans de Flines-lez-Mortagne, reflets d’un savoir-faire

31/01/2026

Se perdre dans les venelles du passé

Imaginez, au fil d’un matin de printemps, la lumière qui caresse les façades ocre et les tuiles rouges, une bicyclette laissée contre un mur, le ruisseau qui murmure non loin de là. Flines-lez-Mortagne s’éveille, et sous nos pieds, l’histoire craque parfois comme une poutre ancienne. Dans chaque ruelle, chaque alignement de maisons basses, on lit pourtant tout un chapitre oublié : celui des artisans du village, compagnons du temps et bâtisseurs de nos souvenirs.

La maison d’artisan : identité et implantation dans le village

À Flines-lez-Mortagne, mais aussi dans bien d’autres villages du Nord, la maison d’artisan, c’est l’humilité de la brique, la simplicité d’un toit à deux pentes et, parfois, la fierté d’une enseigne joliment peinte. Ces maisons, bâties pour de petites familles parfois nombreuses, se touchaient souvent, créant ces “rubans” de façades presque identiques vus de loin, mais uniques au détail près.

  • Orientation : la plupart étaient orientées est-ouest, pour capter la lumière du matin qui filtrait doucement jusque dans l’atelier.
  • Implantation : les maisons s’alignaient le long de la chaussée ou autour de la place du village, à proximité des axes principaux (souvent l’actuelle rue de la Mairie ou la Grand’Rue).
  • Fonctionnalité : le rez-de-chaussée était le cœur de la vie familiale et professionnelle, l’étage réservé au repos ou parfois au grenier à grains ou à outils.

Une architecture modeste mais ingénieuse

Il n’y a pas de château en miniature ici, mais une économie de moyens pleine d’astuces. La maison d’artisan typique du XIXe siècle à Flines-lez-Mortagne, c’était souvent :

  • Un alignement sur rue : une faible profondeur, plus large que longue, maximisant la lumière naturelle.
  • Une façade de 5 à 7m de large, pour accueillir porte cochère ou baie d’atelier, complétée d’une ou deux fenêtres donnant sur la rue.
  • Un étage parfois mansardé, accessible par un escalier étroit.

Le style évoluait peu, mais chaque corps de métier donnait parfois sa touche : le menuisier décorait le linteau de la porte, le tisserand ajoutait une lucarne pour le treuil servant à monter les ballots de drap.

Matériaux du cru : la brique, la tuile, le bois

Flines, pays de rivières et de limons, offrait toute la matière première aux bâtisseurs :

  • La brique locale, confectionnée à partir de l’argile rouge extraite des environs, cuite dans de petites briqueteries familiales (sources : Patrimoine Hauts-de-France).
  • La tuile plate, à fort galbe, souvent rouge orangé, produite à la tuilerie voisine ou dans les bourgs alentour.
  • Le bois de chêne, d’origine locale pour les charpentes et planchers, traité à la chaux ou à l’huile de lin pour préserver sa longévité.
  • Le torchis – un mélange de terre, de paille et parfois de crin ou de foin, utilisé pour les cloisons intérieures ou les remises annexes (BâtirBio).

Les murs mesuraient souvent 35 à 40 cm d’épaisseur – une vraie “couverture de brique” contre l’humidité des hivers. Ici, on ne badinait pas avec la solidité, surtout avec le souvenir des crues de la Scarpe en tête.

Un savoir-faire transmis de génération en génération

La pose de la brique en “panneresse” (pose longue) ou en “boutisse” (pose courte) distinguait les bons maçons. Les motifs de briques vernissées autour des ouvertures – la fameuse “frise” – étaient une façon de montrer la dextérité familiale. On rencontrait aussi :

  • Des clés de voûte en pierre blanche, issues des calcaires de Tournai tout proche, offrant à chaque entrée son air de petite forteresse.
  • Des linteaux en bois sculptés, que l’on peut encore apercevoir sur certaines maisons de la rue de Déridreux.
  • Des lucarnes “à capucine”, pour éclairer les greniers, presque disparues aujourd’hui mais visibles sur les cartes postales anciennes (source : Inventaire du patrimoine Hauts-de-France).

Jusqu’aux années 1930, la construction restait affaire de famille ou de quartier. Les artisans se regroupaient parfois pour bâtir ensemble, lors “des corvées”, où l’on échangeait les coups de main contre un plat réconfortant ou un pichet de bière locale.

Des écoles aux ateliers : diversité des métiers et spécificités

On distingue à Flines trois types de maisons d’artisans, selon les métiers :

  1. La maison-ateliers : c’était le cas des tisserands (beaucoup étant issus de familles qui travaillaient à domicile pour les draperies du Hainaut), où l’atelier occupait jusqu’à la moitié du rez-de-chaussée, avec une grande baie vitrée tournée vers le sud.
  2. La maison-boutique : typique du cordonnier, du sabotier ou de l’épicier. L’entrée principale se faisait directement dans la boutique, l’arrière-cuisine servant souvent d’arrière-boutique ou d’atelier.
  3. La longère agricole : à la frontière entre maison d’artisan et ferme, abritant à la fois l’habitat familial, une petite étable et parfois un fournil (source : Dictionnaire du Nord. Paysages et maisons rurales, éd. De Lodié, 2003).

Rythme de vie : une maison taillée pour la journée de l’artisan

L’espace était pensé pour chaque nécessité du métier :

  • Un vestibule-pièce de vie où l’on prenait les repas, mais où l’on travaillait aussi l’hiver, fenêtre grande ouverte pour la lumière nord.
  • Un petit atelier/échoppe sur rue : lathe, marteau, rabot ou métier à tisser selon la spécialité.
  • À l’arrière, un jardinet de 100 à 200 m². On y trouvait potager, parfois une mare pour le linge, ou un abri pour la chèvre.

Économies d’espace, circulation optimisée, mais toujours la porte ouverte sur l’extérieur : ici, la maison n’était jamais repliée sur elle-même. Bien au contraire, elle vibrait au rythme du village – bruit du sabotier, odeur de pain chaud, vélos contre les murs.

Anecdotes et petites histoires de pierres

Certains se souviennent encore de la maison du maréchal-ferrant, rue de l’Abbé Blanckaert, où la forge tintait jusque tard dans la soirée. Sur la façade, un fer à cheval en fonte, toujours visible, signale l’activité passée. À deux pas, l’ancien atelier du charron – aujourd’hui réhabilité – expose encore, dans sa cour, quelques vieux outils rouillés, témoins muets d’un autre temps (infos récoltées auprès de l’Association pour le Patrimoine de Flines).

Petite singularité : la maison du boulanger, quant à elle, se distinguait par son four en brique circulaire, en saillie sur l’arrière du bâtiment : une rareté aujourd’hui quasiment disparue, mais dont quelques traces subsistent encore côté rue Basse.

Conservation, restauration et conseils aux curieux

Aujourd’hui, si l’on souhaite redonner vie à une maison d’artisan, il faut respecter son âme : conserver la brique d’origine, préserver la toiture de tuiles plates et garder, autant que possible, les ouvertures sur rue qui font partie du caractère flinois.

  • Restaurer les joints à la chaux et non au ciment pour éviter de fragiliser la brique.
  • Préférer un vitrage simple ou doublé sur l’existant, pour conserver la proportion des ouvertures.
  • Opter pour des matériaux locaux : la brique des Flandres, la tuile du Hainaut, le bois régional.

Pour les visiteurs passionnés d’architecture vernaculaire, la balade idéale se fait à pied, au gré des rues du centre et du hameau du Pont : lever les yeux, observer les motifs de briques, s’attarder sur les portes cochères et les enseignes encore visibles. Un œil attentif remarquera le détail qui fait tout – un heurtoir forgé, une frise de céramique polychrome, ou une plaque émaillée vestige d’une autre époque.

Des visites sont régulièrement proposées par l’Association pour le Patrimoine de Flines (renseignements à la mairie, visites guidées chaque premier dimanche du mois de mai à octobre).

Un patrimoine vivant, à redécouvrir pas à pas

À Flines-lez-Mortagne, les maisons d’artisans ne sont pas juste des murs : elles murmurent des histoires de métiers, d’inventions et de solidarités. Elles racontent comment, avec peu de moyens mais beaucoup d’astuce, chaque famille a su bâtir refuge et atelier, transmettre une fierté qui s’invite, encore aujourd’hui, dans chaque ruelle. Flâner ici, c’est faire dialoguer les pierres et les souvenirs, et continuer, ensemble, d’habiter le patrimoine.

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