Les calvaires et croix de chemin : sentinelles du paysage de Flines-lez-Mortagne

24/11/2025

Un matin sur les chemins : premiers regards sur une tradition

Imaginez : il est tôt. Sur un petit chemin creusé par le temps entre Flines-lez-Mortagne et la campagne voisine, la brume légère danse, et entre deux haies, une silhouette se dessine. Silencieuse, figée mais bien présente : c’est une croix de chemin, parfois un simple poteau de bois ou de pierre, parfois un calvaire sculpté, souvent fleuri – selon la saison ou la piété populaire.

Pourquoi tant de croix, tant de calvaires ici ? À Flines-lez-Mortagne, il n’y a pas un détour, pas une ancienne voie pavée, sans que l’on croise ces témoins d’un autre temps. On en compte près d’une vingtaine autour du village et de ses hameaux – une densité qui intrigue, et qui questionne. Que racontent-elles vraiment sur notre territoire ?

Petit inventaire : qu’est-ce qu’un calvaire, qu’est-ce qu’une croix de chemin ?

Avant de nous perdre dans les sentiers de l’histoire, arrêtons-nous un instant sur les mots :

  • Croix de chemin : généralement, il s’agit de petites structures érigées à la croisée des routes, à la sortie d’un village, ou isolées au milieu des champs. Leur matériau varie : pierre bleue du Hainaut, bois de chêne, parfois fer forgé (on en trouve plusieurs exemples sur la route de Mortagne).
  • Calvaire : il désigne une croix accompagnée de personnages (souvent le Christ, la Vierge, parfois des saints locaux). Plus imposant, il peut former un petit lieu de recueillement, avec un banc de pierre ou une niche (comme celle que l’on aperçoit près du hameau du Moulin).

Chacun porte sa patine, son histoire, son inscription parfois mangée par les mousses.

Des origines lointaines : entre christianisation et pratique populaire

La présence remarquable de ces monuments dans la région trouve ses racines au Moyen Âge. Dès le XIIe siècle, alors que les abbayes marquent le paysage (L’abbaye de Mortagne fut un centre rayonnant), les croix fleurissent aux limites des terroirs : symboles de la chrétienté, bien sûr, mais aussi bornes de spiritualité sur des terres jadis païennes.

Au fil du temps, la coutume s’est perpétuée pour plusieurs raisons :

  1. Marquer une paroisse, une communauté : avant la généralisation des cartes et panneaux, la croix servait de repère. On disait par exemple “Je t’attends à la croix Saint-Quentin”, ce qui valait meilleure indication qu’un GPS brouillé !
  2. Protéger les voyageurs : beaucoup de croix étaient érigées à la mémoire d’accidents ou d’épidémies. On raconte que la croix dite “des Fièvres”, à la sortie du village, fut dressée après un épisode de peste au XVIIe siècle (source : Archives départementales du Nord, série H).
  3. Actes de foi ou de reconnaissance : lors d’un vœu exaucé – guérison, moisson abondante – des familles érigeaient une croix, souvent datée et signée au pied, comme une offrande permanente.

La carte de Cassini (source : carte de Cassini, 1750) mentionne déjà une douzaine de croix autour de Flines.

Le paysage, la mémoire et la vie quotidienne – la croix au cœur du village

Flines-lez-Mortagne n’est pas un cas isolé, mais la prégnance locale des croix témoigne d’une particularité : ici, le paysage lui-même s’organise autour de ces points de repère. On les trouve :

  • Au carrefour de la rue du Marais, lieu des processions de la Saint-Martin
  • Près du cimetière, ombragée par les tilleuls plantés au XIXe siècle
  • En limite de commune, marquant l’entrée symbolique du village
  • Au cœur de certaines fermes, niches privées visibles depuis la rue, témoins de la piété familiale

Un recensement mené en 1985 par la Société d’Histoire du Valenciennois retrouvait plus de 170 croix et calvaires dans le seul canton de Saint-Amand, dont 18 autour de Flines et Mortagne. Entre-temps, certains ont disparu, engloutis par les remembrements ou l’oubli, mais une dizaine sont encore visibles aujourd'hui, parfois restaurés discrètement par les habitants eux-mêmes.

Les croix, livres ouverts sur la petite et la grande histoire

Certaines croix racontent plus qu’on ne le pense – il suffit de s’approcher. Prenons la croix du Sart, près du vieux moulin : elle porte au revers une date – 1919 – et les initiales “B.L.”, en mémoire d’un soldat du village tombé à la fin de la Grande Guerre.

Autre exemple, la croix de la voie romaine : sur son socle, une gravure à peine lisible, où l’on devine le nom d’“Éléonore, morte en couches 1842”. Ici, la croix rappelle la rudesse de la vie rurale et le rôle central de la religion dans le réconfort des familles.

Parfois, ces croix se parent de signes bien locaux : une coiffe sculptée en pierre, un cœur fleuri, ou même un sablier, symbole du temps qui passe – preuve que le folklore ne se dissocie jamais tout à fait de la grande histoire.

Ville, campagne : pourquoi le Hainaut garde ses croix ?

Le Hainaut, et le Hauts-de-France en général, gardent une densité de calvaires et de croix bien supérieure à la moyenne française (environ 60 croix pour 100 km² dans la région, source : INSEE, 2015). On en compte parfois moins dans des régions plus boisées ou montagneuses.

À quoi tient cette résistance ?

  1. Une mémoire collective forte : ici, malgré la sécularisation, la croix demeure un élément de rassemblement. Les processions, même discrètes, subsistent lors des fêtes patronales ou des rogations du printemps.
  2. Des traditions familiales vivaces : certains habitants prennent soin de “leur” croix, fleurissant le socle ou entretenant la peinture et les grilles façon fer de lance.
  3. Une place dans l’imaginaire local : la croix est liée au récit du village. Lorsqu’un enfant demande ce que c’est, il reçoit toute une histoire, et non une simple explication technique !

Balades et découverte : sur les pas des croix de Flines

Parcourir Flines-lez-Mortagne, c’est en réalité suivre un fil rouge jalonné de croix et de calvaires. Pour ceux qui désirent partir à leur découverte, voici quelques conseils :

  • La balade des trois croix : un circuit de 6 km, débutant à l’église Saint-Martin, passant par la croix de la Chapelle, puis celle du Marais, et finissant près du canal de la Scarpe. Prévoir de bonnes chaussures lors des saisons humides !
  • Observez les matériaux : certains calvaires montrent des traces d’impact datant des Deux Guerres mondiales – souvenez-vous, la Scarpe a été ligne de front plus d’une fois.
  • Respectez les croix privées. Beaucoup se trouvent sur des propriétés agricoles : admirez-les depuis la voie publique et, si l’envie vous prend de photographier, un petit bonjour au propriétaire est toujours le bienvenu.

Les moments parfaits pour cette balade ? Le printemps, quand les primevères tapissent les talus ; l’automne, quand la lumière dorée caresse les silhouettes des croix.

Réhabilitation et transmission : la croix comme lien d’hier à demain

Depuis quelques années, la valorisation du petit patrimoine rural est devenue un enjeu régional. Associations, municipalités et parfois écoles s’y intéressent :

  • La Fondation du Patrimoine accompagne des restaurations, comme celle de la croix du Chemin Vert en 2019 (voir fondation-patrimoine.org).
  • Des ateliers scolaires organisent des relevés, des dessins, et collectent les souvenirs des anciens sur chaque croix – une mémoire vivante qui fait lien.
  • La municipalité de Flines relaie les demandes d’entretien ou de petite restauration auprès des riverains et artisans locaux.

Ce mouvement n’est pas anodin : dans un monde où tout va vite, le fait de s’arrêter devant une croix, de se rappeler une histoire ou de déposer une fleur, c’est redonner du sens à notre paysage, et inscrire nos vies dans une continuité – celle qui relie les générations.

Invitation à la curiosité : que disent nos croix aujourd’hui ?

À Flines-lez-Mortagne, les calvaires et croix de chemin sont plus qu’un décor. Ils sont cette part discrète mais essentielle de notre identité collective. Qui prend le temps de lever les yeux sur ces sentinelles de pierre ou de bois découvre à chaque fois une facette différente de l’histoire du village : l’émotion d’un souvenir, la trace d’un événement, ou tout simplement la beauté d’un geste transmis.

Et si, lors de votre prochaine promenade, vous acceptiez l’invitation ? Celle de ralentir, de regarder, d’écouter. Ces croix n’attendent qu’à livrer leurs secrets et à accompagner, silencieusement, nos balades d’aujourd’hui… et celles de demain.

Sources : Société d’Histoire du Valenciennois, Archives départementales du Nord, Fondation du Patrimoine, INSEE, carte de Cassini

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