À la croisée des chemins : calvaires du Hainaut, matières, mémoires et beautés retrouvées

26/11/2025

Marcher en Hainaut, sur les pas des calvaires

Imaginez un sentier de campagne, l’été ou à la Toussaint, le vent caressant les champs de betteraves et la lumière du soir dorant les arbres. Au détour d’une route, près d’une croisée, une silhouette familière se dresse : un calvaire, grand ou modeste, totem muet de pierre, de bois ou de fer. Ce sont eux, gardiens discrets de nos paysages hainuyers, que je vous propose d’approcher aujourd’hui.

Dans la mémoire collective, on confond parfois croix rurales, chapelles à niche et calvaires, mais tous jouent un rôle : rappeler une foi, un passage, une histoire locale. Observer ces calvaires, c’est parcourir une petite encyclopédie minérale et métallique de nos campagnes, chaque matériau ayant sa voix, chaque style, sa chanson. Suivons ce fil, d’une pierre à l’autre, d’une époque à la suivante.

Ce que dit la pierre : matériaux traditionnels des calvaires du Hainaut

Sous la mousse, la pluie ou les premiers soleils, la pierre a toujours le dernier mot. Les calvaires du Hainaut, région frontalière tirant ses ressources de la terre elle-même, déclinent une belle diversité de matériaux issus du sous-sol ou du patrimoine ouvrier local.

Le grès : une noblesse de pays

Le grès est, de loin, le matériau le plus courant pour les calvaires anciens dans tout le Hainaut, du Valenciennois à l’Avesnois. Taillé dans des carrières locales — parfois à Flines-lez-Mortagne, parfois autour de Saint-Amand — il séduit par sa robustesse et sa couleur allant du jaune pâle au brun chaud.

  • Cette roche, riche en silice, offre, une fois patinée par les ans, une surface presque douce au toucher, veinée de lichens blancs et orangés.
  • Les calvaires de grès du XVIIIe siècle portent souvent des inscriptions gravées. Quelques dates : la plus ancienne croix de grès recensée dans le Hainaut date de 1572 (d’après l’Inventaire du patrimoine, DRAC Hauts-de-France).
  • Un détail typique local : les socles sont rarement réguliers, épousant parfois la forme d’un bloc laissé brut.

Le calcaire bleu, ou « pierre bleue »

Impossible de parler de notre architecture sans un mot pour la « pierre bleue » de Soignies ou de Tournai, qui a bâti églises, maisons et… calvaires. Également appelée petit granit, elle séduit par ses nuances grises et ses éclats sombres.

  • Utilisée surtout depuis la fin du XIXe siècle, lorsqu’elle devient plus accessible grâce aux progrès des outils de taille et du transport ferroviaire (source : Pierre Bleue Belge).
  • Ses qualités mécaniques la rendent idéale pour les bases et les marches, souvent conservées alors que les croix elles-mêmes sont remplacées par souci d’entretien.
  • Certains villages du territoire, comme Mortagne-du-Nord, présentent de superbes bases en pierre bleue rehaussées de croix plus légères.

Fer, fonte et autres métaux

Fer forgé, fonte moulée… Nous sommes ici dans le cœur ouvrier du Nord. Au XIXe siècle, les fonderies du Hainaut regroupent jusqu’à 30% des croix métalliques de la région Nord-Pas-de-Calais (source : Inventaire général du patrimoine culturel, Ministère de la Culture).

  • Le fer forgé, travaillé à la main, donne des croix fines, parfois accompagnées de rinceaux et de motifs végétaux, signes distinctifs dans de nombreux villages comme Hasnon ou Brillon.
  • La fonte, accessible à bas coût à partir des années 1860, multiplie les modèles “catalogue” : la célèbre croix « de chez Durenne » environne nos chapelles, parfois agrémentée de cœurs ou de symboles de la Passion.
  • Le métal exige davantage d’entretien : parfois repeint de bleu, de noir ou parfois étrange vert-de-gris, il vieillit différemment selon les expositions.

Bois, humble et éphémère

Le bois fut le premier matériau, mais rares sont les croix originelles en bois parvenues jusqu’à nous. Le climat du Hainaut, tempétueux et humide, a fait son œuvre.

  • Les croix en chêne, souvent remplacées désormais par du métal, étaient typiques jusque vers 1850, en particulier aux points de processions. Les archives communales de Flines-lez-Mortagne signalent encore la “Restauration d’une croix de bois pour la Semaine Sainte” en 1829.
  • Le bois, dit-on, apporte chaleur et proximité, mais aussi une touche de fragilité : on trouve parfois des stèles où la trace des anciens trous de fixation témoigne d’un calvaire disparu.

Quand la forme raconte : styles et ornements des calvaires du Hainaut

Chaque matière invite un style, chaque village sa manière. L’extraordinaire diversité du patrimoine hainuyer s’observe aussi dans les styles de calvaires disséminés dans les campagnes et les bourgs.

Les croix latines : la tradition majoritaire

La croix latine, à bras égal ou court, domine les paysages. Selon la période, elle s’accompagne parfois d’une fausse voûte sculptée, ou d’angelots naïfs.

  • À Escautpont, par exemple, une croix en fonte (1888) s’orne d’un I.N.R.I. stylisé et de vigne, rappelant l’attachement à la symbolique biblique.
  • Certains calvaires surmontent un muret ou s’avancent seuls, marquant l’entrée d’une propriété ou d’une ancienne voie de pèlerinage (itinéraire vers Notre-Dame-de-Lorette, selon l’Association pour le Patrimoine religieux).

Les croix pattées et croix “tréflées”

Dans le sud du Hainaut, certaines croix adoptent la forme dite “pattée” (extrémités élargies) ou tréflée (à trois lobes). Ces styles, hérités des traditions médiévales, s’associent à la Pierre Bleue.

  • On retrouve des croix tréflées datées du XVIIe siècle à Lecelles ou Bouvignies (étude DRAC 2015), souvent réutilisées lors de restauration de calvaires plus récents.
  • Le style “tréflé” évoque la Sainte Trinité — trois lobes, trois personnes, un seul Dieu.

Calvaires à niche ou à dais

Quand le climat menaçait la sculpture, on abritait souvent le Christ ou la Vierge dans une niche creusée dans le socle, ou sous un dais de pierre. On trouve encore quelques calvaires à niche à Flines-lez-Mortagne, typiques du XVIIIe siècle.

  • Ces modèles abritent parfois une statuette en terre cuite peinte, une tradition relancée dans certains villages depuis les années 2000 (Rencontres du Patrimoine Religieux, 2022).

Styles du XIXe siècle et influences industrielles

Le XIXe siècle est celui de la série, mais pas seulement. Les grandes fonderies locales (Durenne, Val d’Osne) proposent des croix moulées de style néo-gothique, avec rosaces, grappes de raisin et feuilles d’acanthe stylisées.

  • Sources : inventaires des fonderies d’art, Musée d’Orsay, dossier “Croix et calvaires de France”.
  • L’ornement s’inspire alors directement des motifs catholiques contemporains des grandes églises régionales.

Anecdotes et histoires de croix : au cœur des villages du Hainaut

Chaque calvaire du Hainaut porte en lui plusieurs histoires, souvent tues mais parfois collectées par les habitants. En voici quelques-unes, dignes de s’arrêter un instant au bord du chemin :

  • Un calvaire-souvenir : Plusieurs croix gravées “Ici est mort untel”, immortalisant l’accident d’un artisan, d’un soldat ou la mémoire d’une famille décimée par le choléra (cf. Archives départementales du Nord, 1866).
  • Un réseau de pèlerinage : Le réseau des “Chemins des Dames” traversait l’est du Hainaut, ponctué de petits calvaires servant de repères et d’étapes pour les pèlerins allant vers Saint-Jacques de Compostelle ou Notre-Dame-de-Lorette (Association Jacquaire du Nord).
  • Des lieux de rassemblement : Jusqu’à la guerre de 14-18, on se retrouvait au calvaire le 15 août pour prier, organiser la rogation ou évoquer les “ancêtres enracinés” du village (témoignages, revue Mémoires rurales, 2019).

Comment découvrir les calvaires du Hainaut ? Conseils pour une balade patrimoniale

Pour découvrir ce patrimoine, rien ne vaut la marche, à pied ou à vélo. À Flines-lez-Mortagne comme tout autour, voici quelques conseils, pour que la promenade rime avec découverte :

  1. Préparer sa visite : Appuyer sa balade sur les cartes IGN (référence “Calvaires du Nord” en ligne) ou sur le site du Comité Départemental du Tourisme du Nord.
  2. Respecter les lieux : Beaucoup de calvaires sont aujourd’hui sur des terrains privés. Saluer, demander la permission, c’est la tradition — et l’occasion de glaner une anecdote auprès des anciens !
  3. Observer les détails : Dates, noms gravés, réparations, styles différents selon les décennies… chaque calvaire est une page d’histoire ouverte.
  4. Participer à la vie locale : Certaines communes relancent, au printemps ou à la Toussaint, les traditions de marches entre calvaires, ouvertes aux visiteurs.
  5. Documenter (et partager) : Photographier, oui, mais aussi référencer sur le portail “Patrimoine des Hauts-de-France”, ou même proposer ses trouvailles lors des Journées du Patrimoine local.

Pour aller plus loin : sources et inspirations

Pour prolonger la balade des pierres et des styles, quelques ressources précieuses :

Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil darde ses rayons, les calvaires du Hainaut restent fidèles au poste. Ils disent, dans le langage des matériaux, la patience, la foi, le travail de l’homme et la mémoire des villages. Alors, la prochaine fois que l’on croise sur le chemin une humble croix de pierre, de fonte ou de bois, pourquoi ne pas prendre le temps de s’arrêter, de regarder – et d’écouter ce que ces témoins murmurent sur notre terre du Nord ?

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