Flines-lez-Mortagne et ses familles meunières : dans le secret du moulin

13/12/2025

Imaginez le moulin au lever du jour…

Imaginez : l’aube vient à peine caresser les toits, et déjà une brume fine s’égare sur la Scarpe. Au coin d’un champ, un moulin, silhouette paisible, émerge lentement de la nuit. On sent la farine, la vieille pierre humide, le doux grincement des engrenages de bois qui réveillent le village. C’est ici, à Flines-lez-Mortagne, que s’est crue et transmise une histoire de meuniers, humbles artisans ou notables, dont les familles ont laissé une empreinte sur chaque pierre du moulin. Les raconter, c’est aussi faire revivre tout un pan de notre patrimoine, riche en secrets et en rencontres.

Le moulin de Flines-lez-Mortagne : un témoin du temps

Le moulin de Flines-lez-Mortagne n’est pas qu’un ornement de carte postale. D’après les registres anciens (notamment les archives départementales du Nord), les premières mentions d’un moulin à vent à Flines remontent à la fin du XVe siècle. Témoin à la fois des grandes périodes d’abondance agricole et des coups durs du siècle noir, le moulin a vu se succéder plusieurs générations de meuniers. Cet édifice, qui se dresse aujourd’hui près de la rue du Moulin (un nom qui ne laisse pas de doute), n’a cessé de battre le tempo de la vie villageoise.

Si le moulin de brique actuel date de 1820 (voir la base Mérimée), d’autres moulins, en bois pour la plupart, l’ont précédé sur ce même promontoire. Mais alors, qui étaient ces familles qui, contre vents et marées parfois, ont veillé sur la meule et le pain des Flinois et des environs ?

Les familles meunières de Flines-lez-Mortagne à travers les siècles

À Flines-lez-Mortagne, le métier de meunier ne s’improvisait pas. Il se transmettait souvent de père en fils, ou se léguait au gendre, à la faveur d’un mariage ou d’un décès. En fouillant dans les registres paroissiaux et dans les minutes notariales, certains noms traversent le temps avec constance. Voici les familles qui ont marqué de leur empreinte cette aventure tournée vers le vent.

La famille Focant : lignée emblématique des XVIIIe et XIXe siècles

  • Jean-Baptiste Focant (milieu du XVIIIe siècle) : Mentionné dès 1760, Jean-Baptiste Focant dirige le moulin de Flines à une époque charnière. Sa signature revient fréquemment dans les actes notariés où il apparaît comme « meunier du moulin de Flines ».
  • Godefroy Focant (première moitié du XIXe siècle) : À la suite de son père ou de son oncle, Godefroy Focant prend les commandes du moulin. Il est recensé lors des levées cadastrales de 1832 comme propriétaire-exploitant du moulin à vent. Il se distingue par une gestion stricte, mais la tradition orale rapporte aussi son humour et sa manière de régler de petites disputes entre voisins autour d’un verre au cabaret voisin.

La famille Focant s’est éteinte à Flines côté moulin au début du XXe siècle, mais plusieurs descendants sont restés dans le village, devenant agriculteurs ou maçons. Certaines familles de la région leur doivent même leur nom.

Les Caron : présence et traditions dans la seconde moitié du XIXe

  • Léandre Caron (actif vers 1860-1885) : Le patronyme Caron apparaît dans les actes d’état civil à partir de 1859, date à laquelle Léandre Caron rachète le moulin à la famille Focant. Fils de meunier à Mortagne, il ramène avec lui de nouvelles méthodes : il introduit notamment le tamis mécanique, ce qui révolutionne la farine produite ici (Source : Fédération des Moulins du Nord).
  • Pierrette Caron : C’est elle qui, lors de la crue de 1883, sauve la meule des eaux en improvisant une digue de fortune avec les sacs de blé – une anecdote toujours citée lors des visites scolaires.

Les Caron ont entretenu le moulin jusqu’en 1907, année où le vent s’est fait rare et où l’industrialisation a commencé à gagner la vallée. On raconte encore que, jusqu’à la fin, les Caron ouvraient les ailes le dimanche matin, « juste pour faire plaisir aux gamins ».

Des familles anonymes, des femmes à l’ouvrage

Plusieurs familles moins connues se sont relayées au début du XXe siècle, alors que l’usage du moulin déclinait. Parmi elles, la famille Devos, brièvement, et les Hennion, venus de Marchiennes, qui tinrent le moulin durant la Grande Guerre.

Une mention spéciale doit être adressée aux femmes de meuniers : elles assuraient l’achat du grain, la distribution de la farine, parfois même l’entretien du mécanisme pendant que les hommes étaient mobilisés ou malades. Il subsiste une photo prise en 1917 où l’on voit Marie Hennion en train de graisser les engrenages, robe roulée aux genoux, visage couvert de suie et d’un large sourire. La photo est conservée par la Bibliothèque Municipale d’Orchies.

L’art de vivre des meuniers : anecdotes et quotidien

Vivre au moulin, ce n’était pas de tout repos. Mais la vie y était rythmée par une convivialité, parfois rude, mais sincère :

  • On ouvre les ailes au premier souffle du matin, et l’on chantonne en tachant d’apprivoiser le vent capricieux du plat pays ;
  • Les journées de tempête, on raconte qu’il fallait huit bras pour maintenir la porte de l’étage, de peur que la charpente ne s’envole ;
  • Le soir, le moulin devenait repère pour les flâneurs et les amoureux du village ;
  • Au printemps, on ressort la tradition du « moulin fleuri » : des brassées de pissenlits accrochés aux ailes pour éloigner la malchance.

Le meunier de Flines était au cœur des réseaux sociaux de l’époque : confident, arbitre des querelles, parfois même dépositaire de lettres ou de messages codés pendant la Première Guerre mondiale (Archives nationales, fonds Guerre 14-18).

Patrimoine en héritage : ce qu’il reste aujourd’hui

Si le moulin a cessé de tourner (le dernier arrêt officiel date de 1925 – Répertoire des moulins de la Scarpe), une partie de ses mécanismes d’origine est visible, et quelques outils sont exposés à la salle des fêtes lors des journées du patrimoine. La tradition des visites guidées reprend chaque premier samedi du mois d’avril à septembre : prenez le temps d’écouter les récits des bénévoles, beaucoup sont descendants des familles citées plus haut.

Accès : Le moulin (restauré à la fin des années 1980 grâce à l’association « Les Amis de la Scarpe ») se situe à la sortie du village, sur la D35, à moins de dix minutes à pied de la mairie. Parking à proximité, tables de pique-nique à l’ombre des saules.

Pour les amateurs d’histoire comme pour les familles en balade, quelques conseils : prévoyez de bonnes chaussures, laissez-vous conter l’histoire par les aînés, et ouvrez l’œil : parfois, une vieille clef enfouie dans la terre raconte plus que bien des livres…

Flines, son moulin et la mémoire des familles

Évoquer les familles meunières de Flines-lez-Mortagne, c’est donc faire revivre un art de vivre : celui des ingénieux, des travailleurs, des rieurs, des femmes courageuses et des hommes entêtés, tous réunis autour d’un moulin qui, bien plus qu’un outil, était le cœur battant du village.

Aujourd’hui, chaque festivité, chaque visite scolaire ou simple promenade vers l’horizon de la Scarpe résonne encore de cette mémoire. Sur les ailes immobiles du moulin flotte l’écho des familles Focant, Caron ou Hennion. Chacune a laissé, à sa façon, une trace dans la farine, sur la pierre, et surtout dans le souvenir des habitants.

Alors, lors de votre prochaine promenade, levez un instant les yeux vers la vieille tour : derrière ses briques dorées, c’est tout un récit familial que le vent s’amuse à raconter.

Sources consultées

  • Archives départementales du Nord, séries du cadastre et des registres notariés (Flines-lez-Mortagne, XVIIIe-XXe siècles)
  • Base Mérimée, monument historique : Moulin de Flines-lez-Mortagne
  • Fédération des Moulins du Nord : moulins.du-nord.fr
  • Archives municipales de Flines-lez-Mortagne, fonds privés : familles Focant, Caron, Hennion
  • Bibliothèque Municipale d’Orchies, fonds iconographique
  • Répertoire des moulins de la Scarpe, Société d'Histoire Locale
  • Archives nationales, fonds Guerre 14-18

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