Marcher sur les traces des fermes communales et granges collectives de Flines-lez-Mortagne

02/01/2026

Redécouvrir l’organisation villageoise d’autrefois : la ferme au centre du bourg

À Flines-lez-Mortagne, comme ailleurs dans le Hainaut et les terres de la Plaine de Scarpe, la ferme n’était pas simplement une exploitation familiale. Elle était, bien souvent, le poumon du village. La notion de ferme communale ne renvoie pas à un bâtiment administratif, mais à une véritable institution locale, cœur battant de la vie collective. L’exemple le plus frappant ? La ferme de l’abbaye de Marchiennes, à cheval entre plusieurs communes autour de la Scarpe, dont dépendait Flines sous l’Ancien Régime (source : Dictionnaire historique du Nord, 2010).

  • Lieu de gestion collective : Frais et main-d'œuvre y étaient mutualisés pour en assurer la bonne marche et le partage des récoltes.
  • Départ et retour des corvées : Les habitants, appelés à "faire la semaine", partaient de la grande cour, encadrés par le régisseur ou le fermier nommé par la communauté (souvent une abbaye, un chapitre, ou, plus tard, la commune elle-même).
  • Dépôt d’outils et de semences : Charrues, herses, faucilles étaient entretenues pour tous ; les semences précieuses et difficiles à obtenir étaient stockées à l’abri des voleurs ou des rongeurs.

Pour saisir la puissance symbolique de ces lieux, il suffit de regarder certaines cartes anciennes (voir Archives départementales du Nord), où l’on remarque que les fermes communales se dressaient à proximité immédiate de l’église et de la mairie. C’est ici que se prenaient, de façon informelle, maintes décisions : dates des labours collectifs, lieux de pâtures libres, règles à respecter sur les communaux…

Granges collectives : un trésor de solidarité rurale

Les granges collectives, appelées aussi "granges dîmières" ou "granges-étables", étaient des constructions massives en briques, fréquemment percées de grands porches. Dans la mémoire locale, elles évoquent autant les corvées d’antan que les solidarités de voisinage.

  • On y stockait non seulement la paille, le foin, l’orge et le blé issus des terres communales, mais aussi le résultat des "redevances" (les fameuses dîmes, prélevées pour les seigneurs laïques ou ecclésiastiques).
  • Les journées de battage rassemblaient tout le village : les claquements de fléaux, les chansons rythmaient l’effort, et au bout de la journée, c’étaient souvent des repas partagés.
  • Ces granges servaient également de refuges pour les bêtes lors des intempéries ou des crues subites de la Scarpe, parfois dévastatrices comme en 1826 (source : Archives locales de Flines-lez-Mortagne).

Une particularité locale tenace : après la Révolution et la redistribution des biens de l’Église, certaines de ces granges furent rachetées par la commune et continuèrent à fonctionner sous le régime du partage, au moins jusqu’au second tiers du XIXe siècle. Une histoire que racontent encore nombre de pierres millésimées sur les linteaux des anciennes fermes du bourg.

Comment fonctionnaient les fermes communales et granges collectives ?

Le système des communaux : terres, cheptel, outils à partager

  • Terres communales : Chaque famille disposait d’un lopin mais la propriété restait collective ; l’exploitation était décidée en commun lors des veillées ou à la sortie de la messe.
  • Cheptel partagé : Vaches, bœufs ou chevaux de trait étaient souvent achetés à plusieurs foyers. On partageait le lait, la viande, les veaux, mais aussi les pertes.
  • Outils en commun : Les outils agricoles – surtout ceux coûteux comme les batteuses ou les charrues en fer – étaient gérés de façon collective, attribués selon un roulement établi lors de réunions à la ferme.

Cette organisation, qui paraît presque utopique aujourd’hui, permettait d’éviter l’endettement pour les plus modestes, d’assurer la subsistance de tous, et de tisser des liens que seule la terre peut inspirer. La tradition orale locale regorge d’anecdotes où l’on raconte qu’un voisin venait réparer une roue de charrette ou remplacer une vache malade par solidarité.

Le rôle social et festif : la grange, théâtre de la vie villageoise

  • Bals de la moisson : Dès la fin des moissons, la grange se transformait en salle de bal improvisée : accordéon, tables rustiques, pâtés et bière locale de chez Duvillers (avant la centralisation des brasseries). Mémoire encore vive chez bien des familles de Flines.
  • Veillées et réunions : Les décidions importantes – réparations nécessaires, distribution des surplus, organisation des corvées – étaient prises à la lueur d’une lanterne, à l’abri du vent et de la pluie sous la haute charpente.
  • Abris lors des événements historiques : Les granges communales ont servi de refuges pendant la guerre de 1870, la Première Guerre mondiale et les périodes d’inondation.

Quelles traces aujourd’hui ? Où voir ces témoins du passé à Flines-lez-Mortagne ?

Quelques bâtiments majeurs subsistent dans le bourg et ses hameaux :

  • L’ancienne grange dîmière de la rue du Moulin : identifiable à son porche monumental et ses pierres à inscriptions, elle abrite aujourd’hui un atelier mais conserve sa disposition d’origine (demander l’autorisation de visite au propriétaire).
  • La ferme Cuvellier, au hameau de l’Église : très représentative des constructions en U autour d’une cour centrale, avec ses pavés anciens qui rappellent les charrois de blé, et sa vieille auge de pierre (visible depuis la voie publique).
  • Vestiges de la ferme de l’abbaye : les caves voûtées et quelques pans de mur, au fond du jardin du presbytère, sont de précieux témoins d’un passé où l’Eglise dictait les rythmes du travail agricole (visites possibles lors des Journées du Patrimoine).

Pour les curieux (et les marcheurs), une boucle balisée "Sur les pas des anciens fermiers" part de la place de l’église, traverse la campagne du côté du Bois des Vignes, et fait halte devant plusieurs anciennes granges et fermes du village. Des panneaux explicatifs jalonnent le parcours (renseignements en mairie ou à l’office de tourisme intercommunal, Tourisme Porte du Hainaut).

Quelques chiffres et anecdotes locales

  • En 1825, les archives de la commune révèlent que trois granges collectives fonctionnaient encore pleinement à Flines-lez-Mortagne, réunissant près de 40 foyers autour des récoltes et des semis.
  • La "grande dîme" de 1789 représentait, selon les cahiers paroissiaux, entre 7 et 13 % des récoltes de blé et d’avoine pour le tiers des exploitations du village (source : Archives départementales du Nord, série G).
  • Jusqu’en 1902, la commune organisait chaque année une "journée du battage collectif" : on se passait la machines à vapeur de ferme en ferme, dans une ambiance de fête (témoignage de M. Dourlens, Chroniques flinoises, 1958).
  • Détail piquant : Pendant la Seconde Guerre mondiale, les habitants ont caché une partie du bétail des réquisitions allemandes… dans les bâtiments d’anciennes granges désaffectées, prouvant que ces lieux restaient, même désuets, au service de la solidarité villageoise.

Un patrimoine humble, mais précieux

Aujourd’hui, quelques pans de murs, des toitures moussues, ou un linteau de pierre à demi effacé suffisent à rappeler le rôle central de ces fermes communales et granges collectives. Elles disent, à leur manière, la solidarité, la fierté du travail partagé, et la capacité des habitants à faire front ensemble face à l’adversité.

En se promenant dans les ruelles du bourg, ou le long des chemins agricoles, il n’est pas rare de croiser un passant qui se souvient d’une veillée passée à battre le grain sous les poutres noires d’une grange. La vie moderne semble lointaine, mais le patrimoine, lui, reste bien vivant. Prendre le temps d’observer, d’écouter, c’est toujours saisir un peu de cette mémoire collective.

À Flines-lez-Mortagne, regarder une vieille ferme, c’est encore saluer tous ceux et celles qui ont su, jadis, faire du travail la plus belle des fêtes.

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