Sur les traces du vieux moulin de Flines-lez-Mortagne : une histoire au fil de l’eau et du temps

06/11/2025

Marcher vers l’aube : la silhouette familière du moulin

Imaginez : un matin d’automne, le sentier glisse entre les frondaisons et la Scarpe invite le promeneur. Là, entre deux peupliers, apparaît la figure discrète mais fière de l’ancien moulin de Flines-lez-Mortagne. Chaque village a son secret ; le nôtre, c’est ce bâtiment de brique et de pierre, que le temps a marqué mais pas effacé.

Difficile de ne pas s’arrêter devant cette bâtisse silencieuse à l’entrée du village, un peu en retrait comme si elle respectait la tranquillité des eaux qui l’ont vue naître. Car si aujourd’hui ses ailes ne volent plus, le moulin demeure un véritable livre ouvert sur l’histoire rurale de notre coin du Nord.

Une histoire qui prend racine au Moyen Âge

D’après les archives du Service Patrimoine de la Région Hauts-de-France, les premiers moulins à eau documentés sur la Scarpe remontent au XIIe siècle : ils étaient alors confiés aux abbayes ou seigneuries locales (Inventaire Général du Patrimoine Culturel). Le moulin de Flines tire probablement son origine de cette époque où produire sa farine était autant une question de survie que de pouvoir. Les documents d’archives mentionnent un premier moulin « banal » — c’est-à-dire dont les villageois étaient tenus d’utiliser les services, moyennant redevance — exploité dès le XIIIe siècle, au bénéfice des chanoines réguliers de l’abbaye Saint-Amand, toute proche.

L’emplacement n’est pas un hasard : la motte de Flines profite d’un léger relief et la Scarpa — l’ancien nom de la Scarpe — offrait un débit suffisant pour mouvoir les lourdes roues. Au fil des siècles, le bâtiment évolue. On reconstruit, on agrandit : brique locale, pierre bleue du Hainaut pour les fondations. En 1669, un cadastre signale la présence d’un moulin à double roue, ce qui reste rare dans la région des Plaines de la Scarpe.

Le cœur de la vie rurale : du pain, des hommes et des fêtes

Durant près de 600 ans, le moulin de Flines-lez-Mortagne rythme la vie collective. Loin d’être un simple outil, il forme le centre nerveux du village :

  • Lieu d’échange : Les habitants y viennent moudre leur blé, échangent des nouvelles sous la roue qui crisse, partagent parfois une goûtée à l’ombre d’un saule.
  • Pivot économique : Les archives du XVIIIe siècle révèlent que les droits d’exploitation du moulin généraient un vingtième des revenus communaux, soit parfois plus que la location des terres agricoles (Archives Départementales du Nord, série E).
  • Un lieu de sociabilité : Les grandes lessives, la pêche à la mouche, ou la fête du pain au printemps faisaient du moulin un point de rencontre naturel pour les familles de Flines.

Le meunier, figure centrale

Si la bâtisse impressionne, le personnage du meunier fascine tout autant : souvent redouté pour sa maîtrise du « mystère de la farine », on disait volontiers qu’il portait bonheur… à condition de ne pas voler la mesure ! Le cadastre de 1820 cite encore la famille Delaval comme meuniers de père en fils depuis trois générations.

Les bouleversements de l’ère industrielle

À la fin du XIXe siècle, la vapeur et l’électricité bouleversent le visage de la meunerie. À Flines-lez-Mortagne, le moulin tente de résister avec sa vieille roue alimentée par la Scarpe. Mais la concurrence des grandes minoteries locales, celle de Saint-Amand-les-Eaux toute proche, accélère la chute. Dès 1913, la roue ne tourne plus qu’occasionnellement, à la faveur de quelques fermiers attachés à la tradition.

Le coup de grâce vient avec la Grande Guerre : des récits familiaux évoquent des réquisitions de grain, des périodes où la meule n’a servi qu’à broyer des semences pour les bêtes. Après 1925, le moulin cesse pratiquement toute activité.

Silence et mémoire : la renaissance d’un vestige

Au fil des décennies, l’édifice se dégrade. Pourtant, à chaque génération, la commune hésite à le détruire — tant il est chargé de souvenirs. En 1987, la mairie entreprend de sécuriser les fondations (info communale), consciente de l’attachement des Flinois. Plusieurs éléments d’origine sont alors recensés :

  • Une façade en brique flamande, typique du bassin de la Scarpe
  • Des vestiges du bief — le canal de dérivation qui alimentait la roue
  • Une pierre d’angle gravée à la date de 1734, visible côté jardin
  • Des fragments de mécanisme en bois de chêne, conservés à la mairie

Aujourd’hui, la bâtisse ne se visite pas librement, mais elle reste visible depuis le chemin communal (accès piéton recommandé depuis la salle des fêtes, compter dix minutes à pied, visite extérieure libre toute l’année). Des visites guidées sont parfois organisées par Destination Cœur d’Hainaut Tourisme lors des Journées du Patrimoine : renseignez-vous à la mairie ou sur le site destination-coeur.hainaut.fr.

Pourquoi le moulin ? Un symbole du patrimoine rural

L’ancien moulin de Flines-lez-Mortagne n’est ni le plus grand, ni le mieux conservé des moulins du Nord. Mais il porte en lui une force symbolique rare : celle d’un monde rural dont chaque pierre, chaque éclat de brique, raconte mille histoires. Ce vestige rappelle ce que fut l’économie locale pendant des siècles : dépendante du rythme de la nature, de la force des bras et de la solidarité entre familles.

Le moulin est aussi le témoin discret :

  • D’un savoir-faire menacé : à l’heure où moins de 2% des moulins historiques du Nord restent en état de fonctionnement (Fédération des Moulins de France), chaque vestige rappelle la nécessité de transmettre gestes et mémoire.
  • D’une organisation unique du territoire : Les moulins structuraient l’espace vécu : autour du bief, on trouvait souvent des jardins, un abreuvoir, et les premières maisons du village naissaient à l’abri des crues.
  • D’un rapport poétique au paysage rural : Symbolisant la rencontre entre l’homme et la rivière, il incarne ces paysages de carte postale — tout sauf figés, toujours prêts à revivre au gré d’une balade.

Anecdotes et légendes locales autour du moulin

  • Certains anciens disaient que, les nuits d’orage, on pouvait entendre encore craquer les ailes du moulin disparu : superstition ou simple mémoire du bois travaillé par des siècles de vent ?
  • Le moulin de Flines aurait servi, selon une légende familiale, de cache à un trésor durant la Révolution française ; mais les seules « richesses » retrouvées lors des travaux de consolidation furent… des poids de meules fêlés et une pièce de 10 centimes du Second Empire.
  • Au début du XXe siècle, le dernier meunier, Gustave Delaval, fut élu conseiller municipal… pour sa réputation de « savoir toujours garder les secrets du pain chaud ».

Préserver, transmettre : la valeur d’un témoin silencieux

Lorsque la brume retombe sur la Scarpe, la silhouette du vieux moulin réapparaît, têtue et fière, au bout du chemin. Peu de monuments résument aussi bien l’âme rurale de Flines-lez-Mortagne. Ici, les pierres parlent à ceux qui veulent bien écouter ; elles invitent à prendre le temps d’un détour, d’un regard, d’un souvenir partagé.

En s’arrêtant quelques instants devant le moulin, chacun peut ressentir l’épaisseur du temps. Peut-être y retrouvera-t-on une part oubliée de notre vie villageoise : une odeur de rivières, un écho de voix anciennes, ou tout simplement, l’envie de marcher ensemble, tranquillement, entre passé et présent.

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