Un souffle d’histoire au cœur du village : le moulin de Flines-lez-Mortagne, gardien du temps

09/12/2025

Imaginez le bruit des ailes...

Imaginez-vous sur le chemin de halage, les bottes légèrement humides de la rosée du matin. Sur la colline, là où la vue file jusqu’aux clochers de Wallers et de Maulde, les ailes du moulin tournaient jadis sans discontinuer. Il suffisait d’un souffle un peu espiègle venu du nord-est pour donner vie à ses bras de géant. Aujourd’hui, le moulin de Flines-lez-Mortagne n’est plus là pour rythmer la journée, mais la mémoire du village bruisse encore du mécano subtil de ses engrenages. Qui était-il ? À quoi servait-il ? Quel visage pouvait-il bien donner à la vie du village, bien avant l’arrivée des moissonneuses et du bruit du trafic ? Partons ensemble sur les traces de ce monument discret mais incontournable.

Une histoire de pierre, de bois et de vent : aux origines du moulin

Le moulin de Flines-lez-Mortagne, comme beaucoup de ses semblables du Hainaut, est un témoin privilégié du passé rural du village. Si l’on remonte aux archives communales (notamment Archives Départementales du Nord, série 2 O), on découvre que la trace la plus ancienne d’un moulin à Flines remonte à la fin du Moyen Âge. À la charnière du XVIe et du XVIIe siècle, un moulin à vent est mentionné dans plusieurs actes notariés et registres fiscaux. Sa position, “près du chemin des Postes”, correspond à peu près à l’actuelle rue du Moulin, sur la hauteur donnant vue sur la vallée de la Scarpe.

  • Type : À l’origine, il s’agissait d’un moulin à vent sur pivot (“moulin-chandelier”), typique de la région.
  • Transformation : Comme beaucoup de moulins picards, il a connu diverses modernisations : passage du bois à la pierre au XVIIIe siècle, puis adaptation pour la mouture à vapeur lors de la révolution industrielle.
  • Destruction : Le moulin a été partiellement détruit par un incendie lors de la Première Guerre mondiale, puis définitivement démonté dans les années 1930, faute d’entretien et sous la pression de la mécanisation.

Pour les Flinois d’autrefois, le moulin dépassait largement la simple machine à grains. Il était aussi un repère – visible de loin, il guidait chevaux, charrettes et promeneurs, comme un phare en pleine campagne.

Le moulin, cœur battant de la vie flinoise

Difficile aujourd’hui d’imaginer le rôle immémorial du moulin dans la microéconomie du village. À Flines-lez-Mortagne, comme ailleurs, la présence d’un moulin n’était pas seulement un avantage : c’était une nécessité vitale. Allons voir de plus près comment cette “machine à pain” s’articulait avec le quotidien, du lever du soleil jusqu’au crépuscule.

Un service indispensable : la mouture, de la graine au pain

  • Collecte des grains : Chaque famille de cultivateurs apportait au moulin ses sacs de froment, seigle ou orge. La scène se répétait chaque semaine : files de charrettes, rires d’enfants jouant sur la rampe, discussions animées autour du poids des sacs.
  • Mouture : Le meunier, personnage central, veillait à la qualité de la transformation. On racontait que le bruit sourd des meules était le pouls du hameau.
  • Redistribution : Farine, son, mais aussi parfois huile, repartaient ensuite vers les foyers, ou prenaient la direction du four communal.

Selon le recensement agricole de 1862 (La Statistique Agricole dans le Nord, Archives nationales), le moulin de Flines produisait en moyenne 80 à 120 quintaux de farine par semaine, de quoi nourrir plusieurs centaines de familles. Nombre de ces familles vivaient dans un rayon de moins de deux kilomètres, profitant du réseau de petits chemins encore visibles aujourd’hui.

Le meunier : un personnage à part

Le meunier de Flines était sans doute l’un des hommes les plus en vue du village. Souvent surnommé “le berger du vent”, il cumulait plusieurs casquettes : artisan, gestionnaire, parfois médiateur lors des querelles de voisinage ! Un dicton local, recueilli lors d’une veillée par l’historien Henri Micoud (Les Parlers et Savoirs Populaires du Valenciennois), disait : “Quand le meunier chante, c’est qu’il a bu à la pinte de son sac.” Traduction : l’homme savait festoyer, surtout lors de la Saint-Martin ou de la moisson.

Le registre des contributions de 1806 mentionne la famille Delacourt, meuniers sur trois générations. Leur mémoire flotte encore parfois dans les souvenirs des anciens, qui racontent que la petite maison du Moulin abritait la meilleure fête de la semaine.

Entre colère du ciel et jeux d’enfants : anecdotes flinoises autour du moulin

Tous les Flinois âgés de plus de 70 ans se souviennent d’histoires savoureuses liées au moulin. On évoque souvent la tempête de décembre 1904 : une bourrasque violente avait, d’après les témoins, fait tourner les ailes “si fort que le bois criait comme une vieille porte”… (Sources orales recueillies en 1992 par le Groupe Histoire Locale)

  • La farce des galopins : Ils grimpaient sur la colline à l’aube de la Fête-Dieu, cachant de vieux sabots dans le grenier du moulin pour retrouver, dit-on, la “poudre chanceuse”. Certains adultes juraient encore en 1950 que la poussière de farine du moulin portait bonheur !
  • Le moulin, abri improbable : Lors des guerres, le moulin servit parfois de refuge aux enfants, voire d’observatoire pendant la débâcle de 1940. La vue sur la vallée permettait de surveiller le passage des troupes et, par temps clair, de deviner le panache de fumée d’un train arrivant à Mortagne-du-Nord.

La lente disparition du moulin : causes, souvenirs et traces

Le XXe siècle a signé le crépuscule de la plupart des moulins du Nord. À Flines, la raison fut d’abord technique : le moulin, déjà éprouvé par l’incendie de 1918, ne pouvait résister à la concurrence des minoteries mécanisées de Saint-Amand et de Douai. En 1928, la commune vendit le terrain, et le corps principal fut démonté pour récupérer la charpente.

Aujourd’hui, il ne reste plus, sur la hauteur, qu’un alignement de grosses pierres et la base d’un puits. La toponymie a survécu : la “rue du Moulin”, le “sentier de la Meunière” rappellent obstinément la présence de l’ancien géant de bois.

  • À voir : Un panonceau explicatif, inauguré en 2019 par la municipalité, signale l’emplacement historique du moulin. Accessible à pied depuis le centre du village (compter 15 minutes de marche, départ place de l’Église).
  • Astuce de balade : Le chemin mène à un point de vue remarquable sur la Scarpe et la plaine de l’Escaut, particulièrement beau au crépuscule.

L’héritage du moulin dans la mémoire flinoise

Le moulin n’appartient désormais plus qu’au patrimoine immatériel. Sa silhouette continue pourtant d’habiter l’imaginaire et les dictons du village. Il arrive encore que, lors d'une promenade, les enfants scrutent la ligne des arbres à la recherche d’« ailes » fantômes dans la brume.

Dans les écoles, les enseignants aiment raconter – preuves d’époque en main – l’épopée quotidienne des charrettes et du son, l’odeur de la farine fraîche, les “histoires de meunier” transmises lors des veillées. La fête du pain, organisée chaque été sur la place, perpétue l’héritage : on y retrouve le pain cuit au feu de bois, les jeux anciens et l’esprit d’entraide qui animait la file d’attente devant le vieux moulin.

Envie de marcher sur les traces du moulin ?

Flines-lez-Mortagne, en renouant avec ses racines, invite à lever les yeux, à écouter les échos du passé dans le souffle du vent sur la plaine. Les sentiers qui serpentent autour de l’ancien “chemin du Moulin” offrent bien plus qu’une balade campagnarde : ils sont la promesse de moments suspendus, où chaque pas évoque la bribe d’un dialogue oublié entre l’homme, la terre et le vent.

  • Accès : Départ depuis la place de l’Église, suivre la rue du Moulin puis le chemin rural (panneaux en place).
  • Meilleure période : Entre avril et septembre, lorsque la vue se dégage et que les champs ondulent au vent.
  • Point d’intérêt : Table d’orientation au sommet de la butte (installation municipale, accès libre).

Pour ceux qui savent écouter, le vent n’a pas totalement emporté l’histoire…

  • Sources :
    • Archives Départementales du Nord : série 2 O, registres paroissiaux de Flines-lez-Mortagne
    • La Statistique Agricole dans le Nord, Archives nationales (1862)
    • Groupe Histoire Locale de Flines-lez-Mortagne (recueils oraux, 1992)
    • Henri Micoud, Les Parlers et Savoirs Populaires du Valenciennois (1986)
    • Comptes rendus municipaux, 1927-1930
    • Photographie ancienne : Mairie de Flines-lez-Mortagne, fonds communal

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