Cheminées d’usines et maisons ouvrières : comment l’industrie a changé le visage de Flines-lez-Mortagne

03/02/2026

Un matin sur la Scarpe : premiers pas dans un paysage marqué par l’industrie

Imaginez un matin doux sur la Scarpe, quand la lumière s’étire sur les toits rouges de Flines-lez-Mortagne. Ici, chaque détail du paysage est empreint d’histoire. Les silhouettes des anciennes cheminées industrielles côtoient les fermes séculaires, tandis que les maisons ouvrières dessinent avec régularité les venelles du village. Rien n’a été laissé au hasard : depuis plus d’un siècle, l’industrie régionale a modelé l’habitat, changé la façon de vivre, déterminé l’organisation du village et influencé jusque dans les moindres recoins la vie quotidienne de ses habitants.

Quand l’industrie s’invite au village : récit d’une transformation

Remontons ensemble le fil du temps. À Flines-lez-Mortagne, comme dans tant de communes du Nord, l’industrialisation du XIXe siècle n’a pas seulement rythmé les cadences du travail – elle a bouleversé la manière d’habiter.

  • La proximité du charbon : Dès la moitié du XIXe siècle, la découverte et l’exploitation du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais irriguent la région (INSEE, 2014). Même si Flines n’accueille pas de puits sur ses terres, la commune voit affluer une population attirée par les emplois des mines voisines – Marchiennes, Wallers, Denain – et les industries annexes comme la céramique, la boulonnerie ou la sucrerie.
  • L’arrivée du chemin de fer : Avec la gare de Somain, puis la modernisation des axes entre Douai et Tournai, les déplacements se font plus faciles et de nouvelles familles s’installent dans les villages voisins, dont Flines, transformant la démographie locale (source : Archives du Nord).
  • Les besoins nouveaux : Plus d’ouvriers, donc plus de logements… et un village qui doit s’adapter !

Maisons ouvrières : de la brique au cœur du paysage

À pied, empruntons une ruelle du centre pour observer un phénomène typique : la maison ouvrière nordiste. Youpi, la brique rouge ! Ce matériau, produit massivement grâce aux terres argileuses de la région, devient la signature des habitations locales.

Quelques repères pour reconnaître l’habitat ouvrier :

  • Maisons alignées en “barre”, dos à dos ou côte à côte, souvent groupées par quartiers proches des axes principaux ou des anciennes zones industrielles (déjà bien visibles à Flines sur la rue Jean-Jaurès et ses alentours).
  • Petits jardins à l’arrière (pour le potager ou quelques poules), mais superficie limitée en façade pour économiser le foncier.
  • Une porte centrale ou légèrement décalée, deux fenêtres à volets (un œil sur la rue, l’autre sur le voisin !), et bien souvent une cour commune.

Ce type d’habitat, né des urgences de la croissance industrielle, reste aujourd’hui une marque forte du paysage local. D’après l’INSEE, en 2016, plus de 60% du parc de logements de certains villages ouvriers du Nord étaient encore constitués de maisons individuelles mitoyennes de ce type (source).

Du coron à la cité-jardin : l’évolution des formes d’habitat industriel

Le mot “coron” évoque à lui seul tout un pan de la mémoire collective du Nord. Héritage de la grande industrie minière, les corons, ces rangées de maisons construites pour loger les ouvriers à proximité des lieux de production, marquent durablement le paysage de la vallée de la Scarpe.

  • Les premiers corons :
    • Construction rapide à partir de 1850-1860, souvent sous l’impulsion des compagnies minières elles-mêmes (source : Musée de la Mine, Lewarde).
    • Briques locales bon marché, plans rationnels : 2 pièces, une cuisine, parfois un jardinet, et des sanitaires collectifs (le fameux “cabinet au fond du jardin”).
    • Présence fréquente d’un lavoir ou d’un abri à vélos partagé en bout de rangée.
  • La cité-jardin :
    • Apparaît dans l’entre-deux-guerres : volonté d’améliorer la vie ouvrière avec davantage d’espaces verts, d’air et de lumière (courant des Hommages sociaux, source : Archives nationales du Monde du Travail).
    • Bâties souvent selon des plans signés par des architectes reconnus (exemples : cité-jardin de Somain, cité Leroy à Aniche) – on y retrouve des jardins plus grands, des rues plus aérées, des équipements socio-culturels.
    • À Flines-lez-Mortagne, la proximité de ces cités influence la morphologie de certains quartiers périphériques.

Les fermes en brique : adaptation discrète mais profonde

Impossible de parler de l’habitat local sans évoquer les fermes en brique. Avant l’irruption majeure de l’industrie, le village s’organise autour de fermes en torchis et pans de bois. Mais voilà que la révolution industrielle arrive, avec ses moyens, ses infrastructures, ses matériaux nouveaux ! Résultat : la brique, plus facile à entretenir, remplace peu à peu le torchis.

  • Forme en “U”, avec la maison d’habitation d’un côté, les étables et les granges de l’autre, souvent fermées sur la cour par un portail majestueux ou une haute grille forgée.
  • Les briqueteries industrielles de la région – comme celle de Saint-Amand-les-Eaux toute proche – permettent dès 1850 la généralisation de ces constructions en dur (source : Inventaire général du Patrimoine culturel).
  • Aujourd’hui, ces fermes rénovées à Flines-lez-Mortagne témoignent d’une époque où agriculture et industrie étaient indissociables : les ouvriers pouvaient être, eux aussi, petits fermiers à leurs heures perdues… et inversement !

Industrie et urbanisme : réorganisation du village, nouveaux services

La mutation industrielle ne se limite pas à l’habitat privé. Elle bouleverse aussi l’organisation de l’espace public et la façon de vivre ensemble :

  1. Extension du bourg : Avec l’arrivée d’ouvriers, on agrandit le village : ouverture de rues nouvelles, lotissements, voire “sections” spécifiques pour chaque employeur industriel.
  2. Nouveaux services : Construction d’écoles, de salles des fêtes, d’anciens dispensaires – bien souvent à deux pas des quartiers ouvriers. Les bâtiments publics empruntent eux aussi les formes de la brique industrielle, avec un plan fonctionnel et parfois des décorations simples mais colorées (modénatures en brique vernissée, frontons sculptés, etc.).
  3. Habitat mixte : Dans certains secteurs, des familles ouvrières côtoient agriculteurs et artisans : la diversité sociale naît alors de cette cohabitation, miroir des mutations économiques locales.

Aujourd’hui, il n’est pas rare que des visiteurs, en flânant à Flines-lez-Mortagne, soient frappés par le “patchwork” architectural du village – témoignage en briques et en tuiles de cette histoire mouvementée.

Quelques anecdotes : petites histoires, grande histoire

  • La maison à la lucarne : Entre 1910 et 1920, à Flines-lez-Mortagne, l’apparition soudaine de maisons à une seule lucarne centrale intrigue les anciens : “C’est la signature du contremaître”, disait-on. Encore aujourd’hui, certaines façades fleurent la petite histoire ouvrière, où l’architecture trahit la place sociale de son habitant.
  • L’eau courante… et le puits de la cour ! À la veille de la Seconde Guerre mondiale, certaines maisons ouvrières de Flines n’avaient toujours pas l’eau courante : il fallait aller “tirer l’seau” au puits commun de la ruelle, occasion de papoter et d’échanger les nouvelles du quartier, selon les archives communales.
  • La fête du travail : Dans les années 1950, on voyait de grands “fanions” tendus de maison en maison lors du 1er mai. Le village vibrait alors au rythme des solidarités ouvrières, dont l’habitat était aussi le témoin (source : témoignages recueillis lors de l’exposition “Flines au fil du Temps”, 2022).

Influence industrielle et patrimoine : un héritage vivant

L’inscription récente du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais au patrimoine mondial de l’UNESCO (2012) a mis en lumière le rôle clé de l’industrie dans la structuration de l’habitat régional (UNESCO). À Flines-lez-Mortagne, si la grande industrie est moins visible aujourd’hui, son empreinte reste forte :

  • Demande croissante de préservation et de restauration des anciennes maisons ouvrières ou de fermes en brique typiques.
  • Émergence de parcours de découverte, cartes patrimoniales et balades guidées qui mettent en valeur la richesse de ces architectures (Office de tourisme Cœur d’Ostrevent).
  • Initiatives locales pour redonner vie à certains quartiers délaissés, tout en conservant l’âme populaire et le cachet industriel d’autrefois.

Flines aujourd’hui : entre héritage et renouveau

Marcher à Flines-lez-Mortagne, c’est lire l’histoire de l’industrie dans la diversité de l’habitat, dans la présence de la brique, dans les enfilades de façades si familières. L’activité industrielle régionale a tissé ici une toile, faite de maisons serrées, de jardins secrets, de corons et de fermes en brique.

Le village évolue : certains quartiers attirent aujourd’hui de nouveaux habitants, sensibles à ce charme singulier, à ce mélange de ruralité et de mémoire industrielle. Les anciennes maisons d’ouvriers se réinventent, les fermes se transforment en demeures ou en gîtes. Sur les murs, les traces du passé dialoguent avec les couleurs d’une vie villageoise bien actuelle.

  • Pour découvrir ces lieux et ces histoires : le circuit “Au fil des rues et des champs”, proposé par la mairie, permet de parcourir l’ensemble des quartiers typiques de Flines (départs libres, balisage jaune – plan disponible en mairie ou à l’office de tourisme).
  • Quelques dates à retenir : chaque année, lors des Journées du Patrimoine, certaines maisons ouvrières et fermes s’ouvrent à la visite.
  • N’hésitez pas à lever les yeux, à flâner – à écouter ce que les briques, les toits et les ruelles murmurent au voyageur attentif…

À Flines-lez-Mortagne, l’influence de l’industrie ne se lit pas seulement dans les chiffres ou les archives. Elle s’incarne dans la vie de chaque rue, dans la mémoire de chaque maison. Le paysage, façonné par le travail et la solidarité, continue d’inviter à la découverte, entre deux clochers, deux souvenirs, deux saisons.

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