Sur les traces des anciens métiers de Flines-lez-Mortagne : savoir-faire, gestes et souvenirs

05/03/2026

Une aurore sur les chemins d’antan

Imaginez un petit matin voilé, le vent frisant la cime des peupliers, alors que les toits de Flines-lez-Mortagne s’illuminent peu à peu. Autrefois, alors que la campagne s’éveillait, déjà les ombres longues des travailleurs glissaient sur les sentiers. Les métiers agricoles et artisanaux faisaient alors battre le cœur du village, rythmant la vie au fil des saisons, du chant du coq jusqu’à la lumière vacillante des lampes à pétrole. Ces métiers, disparus ou presque, nous relient à des façons de vivre et de travailler dont subsistent encore quelques traces dans le paysage et parfois, au détour d’une conversation.

La vie agricole : l’âme du village

Laboureurs, moissonneurs et cultivateurs : les mains dans la terre

À Flines-lez-Mortagne comme dans tant de villages du Hainaut, la terre dictait son tempo. Le métier de laboureur était central : dès le XIXe siècle, un tiers des habitants vivaient directement du travail de la terre (INSEE). Ces hommes guidaient leurs chevaux et, plus rarement, leurs bœufs pour fendre les champs à l’aide de longs socs en fer forgé. Les journées de moisson étaient des événements majeurs : on coupait d’abord à la faucille, puis à la faux, avant que la machine à vapeur ne fasse son apparition dans la région vers 1890.

  • Laboureur : responsable du labour profond, préparant les champs pour semis.
  • Moissonneur : spécialisé dans la coupe des céréales à la main, aidé parfois par la lieuse ou la batteuse collective.
  • Cultivateur : terme générique, souvent chef de famille, il orchestrai la rotation des cultures et la gestion des animaux.

Derrière ces mots se cachent des savoir-faire : reconnaître un bon sol par sa couleur, prévoir la météo à la façon dont la brume s’accroche aux bosquets, ou “sentir” quand le lin est prêt à être arraché.

Le lin et le chanvre : or vert des plaines flamandes

Si le blé, l’orge et l’avoine couvraient l’essentiel des parcelles, Flines-lez-Mortagne et sa vallée ont connu un âge d’or du lin et du chanvre. Ces plantes exigeantes étaient cultivées en rotation, profitant à la fois du climat humide et des sols propices. Dès le XVIIe siècle, les “arracheurs de lin” et les “rouisseurs” faisaient partie du paysage local (Linnea.fr).

  • Arracheur de lin : arrachait les plants délicatement pour préserver la fibre.
  • Rouisseur : immergeait les tiges dans la Scarpe pour faciliter la séparation des fibres, une étape délicate qui parfumait tout le village d’une odeur reconnaissable.
  • Battandier : utilisait le “battand”, un outil en bois, afin de frapper les tiges et détacher la précieuse filasse.

Le lin était ensuite travaillé par les fileuses et tisserands locaux, donnant naissance aux toiles fines qui partaient parfois jusqu’à Lille ou Tournai. Le rouissage, lui, colorait l’eau de la rivière d’un nuage laiteux et la rumeur courait qu’on reconnaissait “un bon lin” à l’odeur douce qui flottait dans l’air au cœur de l’été.

Les éleveurs, bouviers et charretiers

À côté des cultures, l’élevage était d’importance. Aucune ferme sans quelques vaches, parfois un ou deux chevaux de trait robustes, quelques moutons ou porcs grattant le sol. Le bouvier menait les animaux aux pâturages communs ou jouait le messager entre les fermes.

  • Charretier : maître du cheval et du tombereau, il transportait foin, betteraves et pierres d’une parcelle à l’autre.
  • Bouvier : surveillait les bestiaux, veillant à ce qu’aucun ne s’égare dans les champs voisins.
  • Vacher, porcher : spécialisation selon l’animal, souvent hérité au sein de la famille.

Des histoires circulaient, comme celle de ce charretier surnommé “Tiot Léon”, capable de reconnaître chacune de ses bêtes au simple bruit du sabot dans la gadoue.

Les métiers artisanaux : entre gestes anciens et créativité

Le maréchal-ferrant : forger son village au son de l’enclume

Impossible d’évoquer les métiers d’autrefois sans saluer le maréchal-ferrant, personnage clé dont l’atelier sentait la corne brulée et le fer rouge. Sa forge résonnait de coups sourds jusque tard le soir. Il ne faisait pas qu’assurer la santé des chevaux ; il réparait aussi les outils agricoles, confectionnait des clous ou des ferrures sur mesure.

Le métier requérait patience et force, mais aussi une précision quasi artistique pour adapter le fer à chaque sabot. Parfois, c’était l’occasion pour les enfants du village, restés bouche bée, de voir jaillir des étincelles dans la nuit.

Sabotier, cordonnier et menuisiers : du bois, du cuir et de l’habileté

Le sabotier tenait boutique près de l’église ou de l’auberge. Il façonnait dans l’aulne ou le saule de solides chaussures, dont le bruit sec sur les pavés accompagnait chaque départ pour les champs. Le sabot, économique et durable, était l’emblème du paysan local, surtout l’hiver dans la boue glacée.

  • Sabotier : taillait, creusait, vernissait. On disait qu’“il ne fallait qu’un matin brumeux pour tripler ses commandes”, tant le climat du Nord usait les souliers !
  • Cordonnier : réparait sabots et chaussures de cuir, petit artisan mais pilier du quotidien.
  • Menuisier : confectionnait meubles, charrettes, manches d’outils… Le mobilier en chêne ou hêtre traversait parfois plusieurs générations.

À noter : selon le recensement de 1906 (Archives du Nord), on comptait encore 2 sabotiers et 3 menuisiers pour une population d'environ 1200 habitants.

Le tisserand et la fileuse : des mains d’or au fond des maisons

Dans le secret des petites maisons à lucarne, la fileuse tournait son rouet, filant laine, lin ou chanvre. Le tisserand, souvent installé près d’un soupirail pour bénéficier de la lumière, actionnait le métier à tisser, transformant la fibre en lourdes toiles ou en vêtements plus fins.

Beaucoup travaillaient “à la tâche” pour de plus grands ateliers ou des marchands de Lille. Ils formaient parfois de véritables corporations locales, partageant trucs et astuces, et s’entraidant lors des récoltes ou des temps durs.

Boulangers, meuniers et autres figures du quotidien

Rien n’animait plus le village que la fournée matinale du boulanger. Son pain nourrissait familles comme ouvriers. Il cuisant dans de grands fours communs encore visibles dans quelques granges. Pendant ce temps, le meunier surveillait la roue de son moulin, à vent ou à eau (un moulin à eau existait près de la Scarpe jusqu’au milieu du XXe siècle), transformant blé et orge en farine.

Le meunier était parfois aussi loueur de chevaux, marchand d’engrais, ou conseiller avisé sur la meilleure semence à utiliser…

  • Boulanger : fournissait pain, brioches lors des foires et des fêtes paroissiales.
  • Meunier : au centre d’un véritable microcosme rural, support de l’économie du blé.

Une vie communautaire animée par la fête, les échanges et la solidarité

Au cœur de tous ces métiers, la solidarité du village se tissait à la faveur des longues veillées ou des fêtes locales. Les “journaliers”, saisonniers sollicités lors des moissons, arrivaient parfois de Wallonie ou du Pas-de-Calais voisin. Ils apportaient avec eux des histoires, des chansons, des coutumes qui enrichissaient la diversité de Flines-lez-Mortagne.

  • Journalier : embauché à la journée, sans terre à lui, il incarnait la précarité mais aussi la mobilité d’un monde rural changeant.
  • Au café, les discussions mêlaient conseils agricoles, blagues et potins sur la récolte du voisin ou l’innovation d’un nouvel outil.

C’est à cette époque, encore, que l’on trouvait des petits métiers ambulants : rémouleurs (aiguisant couteaux et faux), tonneliers, chiffonniers et bien sûr, les épiciers ou “colporteurs”, transportant jusque dans les hameaux isolés sel, sucre, bougies ou savon.

Patrimoine et mémoire : ce qui reste, ce qui change

Aujourd’hui, il ne reste du tumulte des anciens métiers que quelques indices : un ancien atelier de forgeron, une grange à la lucarne particulière, le vestige d’un moulin, ou un chemin qui rappelle la route des sabotiers. Toutes ces traces racontent l’histoire d’une communauté inventive, résiliente, fière de ses gestes et de son terroir.

Redécouvrir ces métiers, c’est comprendre d’où vient la singularité de Flines-lez-Mortagne. C’est aussi, parfois, mesurer tout ce qui a changé : la mécanisation, l’urbanisation, la disparition de la polyculture, le passage d’une économie de subsistance à une agriculture tournée vers la grande culture. Pourtant, derrière le développement, subsistent la mémoire, la convivialité et le goût du travail bien fait.

Une balade attentive dans le village permet encore de ressentir l’empreinte de ces savoir-faire. Lors des journées du patrimoine ou de la fête du village, il arrive que l’on ressorte un vieux rouet, qu’on fasse claquer un fouet de charretier, ou qu’on raconte à la veillée “comment c’était avant”. Entre les pierres, les champs et les ruelles, se cache la mémoire vive des anciens métiers, invitation à porter plus haut le regard sur notre quotidien, et à ne jamais oublier d’où nous venons.

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