Balade à travers les racines rouges : histoire et secrets des maisons en brique du Hainaut et de Flines-lez-Mortagne

12/01/2026

Un petit matin dans le Hainaut : quand la lumière joue sur les briques rouges

Imaginez : nous longeons la Scarpe, la brume s’effiloche dans le vent léger, tandis que le soleil de l’Est embrase petit à petit les toits. Les façades rouges prennent vie. Ces murs familiers, ces maisons en brique, donnent au village et à toute la région ce charme singulier, cette chaleur qu’on sent même par jour de grisaille. Mais pourquoi, ici, tant de briques rouges ?

Il suffit parfois de lever les yeux lors d’une balade, de passer la main sur une façade marquée par le temps pour se poser la question. Remontons, ensemble, le fil de l’histoire jusqu’aux origines de ces murs rouges qui racontent, à leur manière, la vie du Hainaut et de Flines-lez-Mortagne.

Au commencement : l’argile et l’eau, la naissance de la brique

Les maisons en brique rouge, emblématiques des Hauts-de-France et du Hainaut en particulier, tirent leur identité de la terre elle-même. Ici, pas de pierre à foison comme dans certaines régions, mais une argile grasse, généreuse, couleur sang de bœuf, cachée dans le sous-sol.

Pourquoi de la brique, et pas de la pierre ? Tout simplement parce que la géographie du territoire décide souvent de l’apparence de ses maisons. Autour de Flines-lez-Mortagne, le sous-sol regorge de limon argileux, facilement exploitable. L’extraction de l’argile puis sa cuisson à haute température permettaient de fabriquer une matière première solide, résistante, et surtout, peu onéreuse.

  • La première trace d’utilisation de la brique en Hainaut remonte à l’époque romaine, mais c’est au Moyen Âge que la technique devient courante.
  • La brique flamande, à la mode dès le XIIIe siècle, se diffuse rapidement grâce à la proximité des grandes villes de Flandre et du Brabant.
  • À la Renaissance, la brique rouge devient la norme pour toutes les classes sociales, des maisons ouvrières à la bourgeoisie locale.

La brique s’impose, car c’est la ressource du pauvre comme du riche. Elle façonne peu à peu l’identité visuelle du Hainaut.

Les grandes heures de la brique rouge : du four artisanal aux briqueteries industrielles

Jusqu’au XIXe siècle, la fabrication de la brique est un savoir-faire local, presque intime. Chacune des nombreuses fermes autour de Flines-lez-Mortagne possédait son petit four, en périphérie du village, près des mares argileuses. On modelait la brique à la main, on la faisait sécher à l’air libre — parfois plusieurs semaines — avant de la cuire dans des fours dits « à clamp ».

  • Fabrication artisanale : modelage à la main, séchage, cuisson — de mai à septembre surtout, selon les rythmes agricoles.
  • Briqueteries familiales : au XIXe siècle, plus de 3 000 briqueteries étaient recensées dans le seul Nord-Pas-de-Calais (Source : INSEE).

À la révolution industrielle, la briqueterie se professionnalise. À partir des années 1850-1880, les grandes briqueteries naissent, équipées de machines à vapeur et de fours en continu. Les villages comme Flines-lez-Mortagne bénéficient de cette dynamique, d’autant plus que l’arrivée du chemin de fer facilite le transport.

Les archives communales mentionnent plusieurs petits ateliers, actifs jusque dans les années 1950 à Flines et dans les villages voisins. Certaines maisons portent encore, inscrits dans leur soubassement, le tampon d’une briqueterie aujourd’hui disparue (Briqueterie Malnoy).

Pourquoi cette couleur rouge comme un coucher de soleil sur la plaine ?

La couleur caractéristique de ces briques est le fruit, à la fois du type d’argile, riche en oxyde de fer, et de la température de cuisson.

  • Lorsque l’argile contient une forte teneur en oxyde de fer (environ 5 % dans la région), la cuisson à 900-1 000 degrés donne ce rouge profond, typique du Hainaut.
  • Un excès de cuisson peut foncer la brique jusqu’au brun violacé, révélant l’habileté nécessaire à l’époque pour maîtriser l’art délicat du four.

Il arrive aussi d’apercevoir, en se promenant, des nuances de jaune, d’orangé, ou de brun, selon la couche d’argile utilisée ou l’apport d’autres minéraux. Les variations témoignent ainsi du caractère artisanal et « vivant » de la production.

L’architecture en brique rouge : un art de bâtir local

La brique ne sert pas qu’à construire, elle dessine des motifs, encadre les fenêtres, souligne les toits d’un trait clair ou d’une frise en dentelle. On parle alors de brique vernissée ou émaillée, technique prisée entre 1880 et 1930 pour animer les façades.

  • Les bâtisses du Hainaut que l’on croise à Flines-lez-Mortagne portent souvent une fine alternance de briques rouges, noires et jaunes, créant le fameux « appareillage en bâton rompu » ou motifs en flamand.
  • De nombreuses fermes en U et maisons de village utilisant ce matériau sont encore visibles rue Pasteur, rue du Moulin ou dans le hameau des Prés.

L’épaisseur des murs, la disposition des linteaux, la solidité des soubassements témoignent d’un savoir-faire transmis de génération en génération. Les pierres de taille sont rares, réservées plutôt aux encadrements de portes ou aux énigmatiques marques de tuilier, petits symboles gravés sur une brique, signant parfois l’œuvre d’un ouvrier ou la propriété d’une lignée.

Entre tradition et résistance : la brique au fil des époques troublées

Le Hainaut a connu son lot de guerres et de destructions. Mais la brique est une résistante. Après chaque incendie, pillage ou bombardement, elle est réemployée. Les chroniques de la Première et de la Deuxième Guerre mondiale témoignent d’une intense récupération de briques dans les villages détruits, réutilisées telles quelles ou broyées pour confectionner les sols des maisons provisoires.

  • En 1919, à la sortie de la Grande Guerre, plus de 50 % des maisons de Flines sont reconstruites en brique, signe de la robustesse et de la praticité du matériau (Source : Archives municipales de Flines).
  • Le mouvement de « reconstruction du Nord » s’appuie fortement sur la brique, à partir de plans type diffusés par le Ministère de la reconstruction (Source : Écomusée de la région Nord-Pas-de-Calais).

Cette brique, témoin modeste, porte les stigmates de l’histoire : les cicatrices du feu, parfois des impacts de balles, ou l’inscription d’une carte postale d’un ouvrier en 1946, retrouvée sous une toiture lors de travaux récents (témoignage recueilli auprès d’un habitant du village).

Anecdotes et secrets de maisons à Flines-lez-Mortagne

Petite chasse au trésor lors d’une balade :

  • Certains anciens porches conservent encore, sous une couche de crépi, la disposition typique de la brique dite « en panneresse » (brique posée à plat, plus large).
  • À l’angle de la rue Ferrière, observez les motifs de faïence bleue insérés dans le parement, probable clin d’œil aux influences flamandes.
  • Les caves voutées en brique, bien visibles rue de la Mairie, rappellent la période où chaque maison avait sa “pièce fraîche” pour conserver la bière du pays ou les légumes d’hiver.
  • La tradition voulait que la première brique d’une maison soit gravée du prénom du chef de famille, superstitieux ou simplement fier du travail accompli !

Marcher à Flines-lez-Mortagne, c’est aussi s’offrir un voyage dans le temps. Chaque chantier de rénovation dévoile parfois des vestiges inattendus : une ancienne brique estampillée “VALENCIENNES”, témoignage des circuits commerciaux régionaux du XIXe siècle, ou un fragment de tuile daté de 1928.

Préserver et découvrir ce patrimoine aujourd’hui

À l’heure des rénovations et des constructions nouvelles, la question de la préservation du bâti en brique rouge se pose. Si le béton ou l’enduit blanc gagnent parfois du terrain, la brique continue à séduire par sa capacité à traverser le temps et à s’adapter à l’architecture contemporaine.

  • Des aides (telles que la Fondation du Patrimoine ou les dispositifs de la Communauté de communes Cœur d’Ostrevent) encouragent aujourd’hui la restauration des façades en brique d’origine.
  • La Maison de l’Architecture à Lille propose régulièrement des visites guidées sur le thème de la brique dans le Hainaut (Source).
  • Conseil pratique : lors de travaux, privilégier des joints à la chaux et des briques fabriquées localement pour garder la respiration naturelle des murs anciens.

Un patrimoine vivant, animé par la mémoire collective

Finalement, derrière chaque façade en brique rouge de Flines-lez-Mortagne, il y a un lien entre la terre d’ici et la main de l’homme, entre le passé et la vie quotidienne d’aujourd’hui. En se promenant ensemble dans les rues du village, chacun devient le dépositaire de cette histoire tissée de sueur, de joies partagées et de renaissances.

La brique rouge ? Plus qu’un simple matériau, elle est la voix basse et solide de tout un pays. Prochaine fois que vous longerez la rue de la Scarpe ou que vous vous attarderez devant une façade lézardée de soleil, imaginez ce que ces murs pourraient raconter. Comme un livre ouvert, prêt à livrer encore mille secrets si nous prenons le temps de les écouter.

En savoir plus à ce sujet :