Parcourir la mémoire de Flines-lez-Mortagne au pied du monument aux morts

05/12/2025

Un matin devant la pierre : invitation à remonter le temps

Imaginez : la place du village s’éveille doucement. Un léger brouillard flotte encore, tandis que les premiers rayons illuminent la façade de l’église. Face au parvis, le monument aux morts s’impose par sa sobriété silencieuse. Pourtant, derrière cette pierre, il y a tout un pan de l’histoire locale qui s’anime, un récit qui mêle souvenirs intimes et mémoire partagée. Chaque nom gravé, chaque date inscrite, c’est une porte entrouverte sur les épreuves et les liens d’autrefois.

Dans nos villages du Nord, ces monuments se dressent comme autant de veilleurs fidèles. À Flines-lez-Mortagne, il ne s’agit pas d’un simple hommage figé. Le monument, c’est un lieu vivant, imprégné d’émotions, et porteur de mille petites histoires souvent murmurées lors des cérémonies ou racontées par les anciens.

Naissance d’un monument : un élan collectif, une histoire locale

La décision d’ériger un monument aux morts à Flines-lez-Mortagne n’a pas été prise à la légère. Il faut retenir qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, la commune, comme tant d’autres en France, sort meurtrie : 35 Flinois (selon les archives municipales) ne sont jamais revenus au bercail [Source : Archives départementales du Nord]. Dans l’effondrement général, la France lance un vaste mouvement : chaque village rend hommage à ses "Poilus". Ce mouvement prend forme chez nous vers 1920.

  • La souscription populaire fut lancée dès 1920. Les familles, parfois endeuillées elles-mêmes, cotisent quelques sous. Quelques industriels locaux – dont la famille Danel, propriétaires terriens en bord de Scarpe – appuient aussi le projet.
  • Le maire de l’époque, Louis Caron, veille à ce que le monument porte les noms de tous, sans distinction de condition sociale.
  • Une inauguration émouvante a lieu le 13 novembre 1921, la veille d’une Fête du Souvenir encore très marquée par la douleur récente.

Situé à deux pas de l’église, le choix du site central n’est pas anodin : c’est une volonté, affichée, de placer la mémoire collective au cœur de la vie du village. On voulait que chacun, croyant ou non, puisse s’y recueillir dans son quotidien.

Un monument aux morts typique… mais pas tout à fait comme ailleurs

Côté architecture, la sobriété du monument de Flines-lez-Mortagne ne doit pas nous tromper. On y retrouve le socle en pierre bleue du Hainaut, matériau local et robuste, qui évoque la terre du pays et la volonté d’inscrire la mémoire dans la durée.

  • Sur la face principale : les 35 noms des soldats morts pour la France entre 1914 et 1918, classés par ordre alphabétique. Certains patronymes – comme Carpentier, Lefebvre ou Delmotte – résonnent encore aujourd’hui dans les conversations flinoises.
  • L’inscription, gravée avec simplicité : « À ses enfants morts pour la France », sans ornement inutile. Il s’agit ici de rendre hommage, sans détour, à l’ensemble de la communauté.
  • À partir de 1945, sept autres noms viennent s’ajouter sur le piédestal, ceux des jeunes mobilisés et résistants du second conflit mondial. Plus récemment encore, le monument se dote d’une plaque en hommage aux victimes civiles, notamment celles des bombardements de 1940 [Source : Mairie de Flines-lez-Mortagne].

La forme du monument – une stèle sobre, coiffée d’un casque de Poilu sculpté et d’une croix de guerre – ne tient pourtant pas du hasard. Là encore, cela relève du symbolisme traditionnel mais ancré localement : la croix rappelle la sanctification du sacrifice, le casque figure la bravoure ordinaire.

Derrière les noms : des histoires de familles flinoises

Chaque 11 novembre, les officiels déposent leurs gerbes, mais c’est à travers les souvenirs des familles que le monument prend tout son sens. Un nom – souvent répété – rappelle la saignée démographique de 1914-18 : deux frères Delbarre, tombés à quelques mois d’écart ; le jeune Eugène Hellebaut, parti à 20 ans à Verdun, dont la maman a longtemps veillé la tombe en silence.

Des récits circulent, transmis de bouche à oreille :

  • L’histoire de Piérrot Dufour, simple ouvrier agricole, qui a écrit une lettre à son épouse la veille de la bataille de la Somme, la promettant de revenir « voir la Scarpe au printemps ».
  • La famille Leclercq, dont trois membres figurent sur le monument. Au fil des années, la tombe familiale au cimetière du village s’orne de coquelicots chaque mai, discrète marque d’un deuil éprouvé.
  • Le retour de la paix—et de la vie : En 1950, quelques veuves du conflit créent l’« Amicale des familles de disparus », qui s’occupe depuis, encore aujourd’hui, de fleurir le monument à chaque étape du calendrier républicain.

Il n’est pas rare que des enfants d’école primaire, accompagnés de l’institutrice, expliquent à voix haute l’histoire d’un « arrière-grand-oncle » dont le nom figure sur la stèle. Homme ordinaire devenu figure symbolique : voilà ce que porte aussi cet édifice.

Le monument dans la vie du village : une mémoire vivante, tissée de rites

Si le monument rappelle des tragédies lointaines, il est aussi le théâtre de rencontres et de rituels bien d’ici :

  1. Le 11 novembre : toute la commune se retrouve pour la cérémonie du Souvenir. Les enfants déposent une rose, les anciens entonnent la Marseillaise – souvent a cappella, emportés par l’émotion. On lit aux élèves la lettre d’un Poilu flinois, souvent celle de Gaston Bodart, publiée dans le « Bulletin communal » de 1921.
  2. Le 8 mai : commémoration de la Libération, avec des moments empreints de gratitude pour la paix et des anecdotes sur les résistants locaux – notamment la famille Devos qui hébergea des aviateurs alliés en 1944.
  3. La Fête patronale : bien que la religion n’y soit plus centrale, elle est toujours précédée d’une halte devant le monument, où certains déposent discrètement un galet peint en hommage.
Événement Date Caractéristiques locales
Cérémonie du Souvenir (11 novembre) 11/11 Lecture de lettres de Poilus ; implication des écoles
Commémoration de la Victoire 08/05 Hommage aux résistants ; récits locaux
Fête communale / patronale Mi-septembre Recueillement spontané ; dépôt de galets peints

Le monument devient ainsi, année après année, un lieu de passage obligé, témoin de retrouvailles, d’échanges, voire de pauses méditatives lors des promenades dominicales.

Accéder au monument : conseils pour une visite et petits secrets de Flines

Pour qui vient à Flines-lez-Mortagne, le monument se repère aisément. Il se trouve à l’angle de la rue de l’Église et de la place centrale. En semaine, privilégiez la matinée ou la fin d’après-midi, lorsque le village retrouve son calme. L’accès est libre, et on peut en profiter pour admirer l’alignement des arbres et la perspective sur la Scarpe.

  • En novembre, la brume matinale confère au lieu une atmosphère singulière. C’est sans doute le meilleur moment pour ressentir la solennité du site.
  • La municipalité assure l’entretien. Chaque printemps, des bénévoles viennent gratter la mousse et replacer quelques pavés descellés.
  • Un QR-code, apposé récemment sur un petit panneau, permet d’accéder à la liste des noms et anecdotes biographiques sur le site de la mairie [Source : Site officiel de la mairie de Flines-lez-Mortagne].

Le saviez-vous ? Juste à côté du monument, la vieille pompe à eau – vestige d’avant l’arrivée de l’eau courante en 1964 – servait de point de ralliement pour les familles venues fleurir la pierre. Certaines discutent encore de la météo ou des dernières nouvelles du village, comme pour conjurer la solennité.

Lieux de mémoire et transmission : ouvrir la porte des récits partagés

À Flines-lez-Mortagne, le monument aux morts n’est pas seulement un bloc de pierre froide. Il a la chaleur des souvenirs partagés et la force tranquille des gestes répétés de génération en génération. Il rappelle que derrière chaque nom gravé, il y a une fenêtre ouverte sur la vie du village – ses joies, ses drames, mais surtout sa capacité à toujours se rassembler, à porter ensemble la mémoire de ceux qui ont tissé son histoire.

Il n’est pas rare qu’une conversation impromptue sur la place centrale se termine, un jour de brume, par un regard vers la stèle. Comme une invitation silencieuse à ne pas oublier, et à continuer à faire vivre, chaque année, cette histoire tissée d’ombres et de lumière – bien au-delà des seuls jours de cérémonie.

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