Sur les pas des anciens ouvriers : Patrimoine et mémoire des cités à Flines-lez-Mortagne

28/01/2026

Un matin sur les pavés : Flines-lez-Mortagne au temps des cités ouvrières

Imaginez-vous à l’aube, alors que la rosée recouvre encore les pavés inégaux de la rue d’Ostrevant. Au coin d’une cour, une silhouette semble se pencher sur le jardinet d’une petite maison en brique rouge. La façade, un peu penchée, témoigne d’un temps où des dizaines de familles se croisaient dans ces ruelles, chacune rythmée par les coups de sifflet des usines textiles et des briqueteries voisines. C’est dans ces rues discrètes, loin de l’agitation des grandes métropoles industrielles, que Flines-lez-Mortagne a vu naître ses cités ouvrières. Aujourd’hui, alors que beaucoup passent sans s’arrêter sur la route de Saint-Amand-les-Eaux, la mémoire de ces lieux persiste — ténue, mais bien vivante.

Les cités ouvrières à Flines-lez-Mortagne : une histoire locale et nationale

Le phénomène des cités ouvrières prend racine dès la fin du XIXe siècle dans le Nord, où l’industrialisation transforme durablement nos paysages. À Flines-lez-Mortagne, ce sont principalement les usines textiles du Val de Scarpe et, dans une moindre mesure, la briqueterie de la Motte qui entraînent une croissance rapide de la population ouvrière. C’est pour répondre aux besoins pressants de logements décents, à proximité immédiate des ateliers, que l’on construit ces quartiers conçus avant tout pour la praticité. La notion de cité n’a ici rien de péjoratif : il s’agit d’une organisation rationnelle de l’espace, pensée pour que les familles ne soient jamais bien loin de leur gagne-pain. Les maisons, modestes mais solides, témoignent de cette époque où la solidarité et la modestie coulaient dans les veines du village.

Où chercher les traces ? Balade dans les quartiers héritiers des cités ouvrières

Si Flines-lez-Mortagne n’a pas connu de cités massives comme celles de Denain ou Aniche, plusieurs ensembles subsistent et racontent à leur façon cette histoire discrète.

La "Cité de la Briqueterie" : l’alignement des mémoires

Située au sud du village, près du chemin du Bois, la cité de la Briqueterie a été construite pour loger les ouvriers de l’usine voisine. Une quinzaine de maisons, toutes semblables, alignées telle une procession : briques rouges, toits deux pentes, petites fenêtres à linteau de pierre blanche. Quelques détails distinguent encore ces façades : poignées savamment forgées, chiffres gravés à même le linteau supérieur, souvenirs d’une époque où chaque maison portait l’empreinte de ses premiers habitants. Aujourd’hui, on s’y promène presque sans bruit, si ce n’est celui du vent entre les jardins encore cultivés. Informations pratiques : pour découvrir ce quartier, longez le chemin du Bois — stationnement facile devant l’ancienne entrée de la briqueterie. Attention, certaines maisons sont encore habitées : respectez la tranquillité des habitants.

La rue d’Ostrevant et le lotissement "des Ouvriers"

Plus à l’est, aux abords de la route d’Ostrevant, on trouve un autre témoin discret du passé ouvrier : un ensemble de maisons mitoyennes, construites peu après la Première Guerre mondiale. Ces habitations, financées par la société Plichon (un nom familier dans la région, lié aux filatures de Saint-Amand-les-Eaux), s’organisent en rangées serrées. On y retrouve tous les codes des cités nordistes :

  • Porte cochère commune, souvent repeinte à la chaux
  • Patio arrière pour un jardin potager
  • Briques parfois patinées par le temps, bandes de briques claires soulignant les fenêtres
  • Les petites tuiles rouges, parfois difficilement remplacées — la marque du temps qui passe

Ce quartier a particulièrement bien résisté au passage du temps. Il suffit de s’y promener un dimanche matin pour sentir, derrière les rideaux de dentelle, un parfum d’entraide et de lent rituel.

Des détails à ne pas manquer : indices d’un passé ouvrier

  • Les ruelles perpendiculaires, tracées au cordeau, pour permettre à chaque famille un accès direct à la rue (et donc au travail)
  • Les anciens puits, aujourd’hui condamnés, qui alimentaient plusieurs rangées en eau potable
  • Les "pavés ouvriers", plus fins et réguliers que ceux des axes principaux, posés pour limiter le bruit et la poussière devant les maisons
  • Les inscriptions en faïence émaillée ou en fonte — parfois effacées, mais encore visibles sur certaines portes ("Maison n°8 – Famille Lefèvre", vestiges de la tradition d’identification personnalisée)

Ce sont ces petits signes, glanés au fil de la balade, qui maintiennent la mémoire vivante.

Quand la mémoire se transmet : témoignages et anecdotes locales

Les anciennes cités n’abritaient pas seulement des murs : elles étaient le théâtre d’une vie quotidienne animée, faite de disputes de voisinage, de rires d’enfants et de véritables actes de solidarité. Plusieurs familles de Flines se souviennent encore des longues fêtes du 14 juillet où, au cœur de la cité de la briqueterie, on organisait une “courte-paille” — un concours de tartes et de chansons sur le perron des maisons. Madame Leclercq, doyenne du quartier du Bois, se rappelle : “On n’avait pas grand-chose, mais on partageait tout. L’ouvrier de la maison 4 aidait celui de la maison 6 à ramoner la cheminée. Les samedis, chaque jardin sentait la soupe au poireau.” Du côté de la rue d’Ostrevant, d’autres évoquent l’odeur du linge séché sur les fils tendus d’une façade à l’autre, les voitures des années 70 qui peinaient à se faufiler dans les ruelles dessinées à l’époque des charrettes. Ces souvenirs ne figurent dans aucun registre, mais ils se murmurent encore lors des rencontres à la salle polyvalente ou sur le marché du jeudi.

Quelle place aujourd’hui pour les cités ouvrières à Flines-lez-Mortagne ?

Beaucoup de ces maisons, robustes mais modestes, subsistent et sont toujours habitées. Certaines ont été rénovées avec goût, parfois même rassemblées en lotissements modernes où la brique domine encore. La commune, consciente de ce passé, a veillé à préserver les alignements paysagers et le caractère des façades lors des dernières opérations d’urbanisme (cf. PLU 2022, Flines-lez-Mortagne), demandant de conserver les briques rouges et d’éviter les clôtures opaques. Cependant, la réalité est parfois plus nuancée : les jeunes familles, aujourd’hui, souhaitent plus de confort et d’intimité. On remarque l’apparition de garages modernes en façade, de volets roulants, ou de petites extensions côté jardin. Ce mélange de passé et de présent s’observe dans toutes les cités, du Val de Scarpe à la rue de la Motte.

Pourquoi préserver ces traces ?

  • Un repère identitaire : Les maisons ouvrières forment l’ossature du village, comme une trame discrète au cœur de Flines (Institut National d’Histoire de l’Architecture).
  • Un atout patrimonial pour la commune : Plusieurs parcours municipaux proposent une “balade du patrimoine ouvrier” pendant les Journées du Patrimoine (téléchargeable sur le site officiel de la mairie).
  • Une visibilité renouvelée auprès des plus jeunes : Les écoles locales organisent depuis 2019 des visites commentées des anciennes cités, accompagnées de témoignages d’habitants volontaires.

Petit guide pour une promenade sur les traces ouvrières…

  1. Départ : Église de Flines-lez-Mortagne. Garez-vous sur la place et suivez la rue de la Motte en direction du sud.
  2. Première halte : Cité de la Briqueterie. Observez les façades et essayez de retrouver les numéros gravés sur les montants.
  3. Poursuivez vers l’est, rue d’Ostrevant. Traversez la départementale avec prudence, puis goûtez le calme du lotissement “des Ouvriers”.
  4. Retour par la rue du Tordoir. Arrêtez-vous devant les anciens puits, encore visibles à deux endroits (panneaux explicatifs en place depuis 2021).
  5. Option bonus : Terminez à la salle des fêtes pour un café avec les anciens du village, qui sauront vous raconter mille et une anecdotes d’une époque pas si lointaine…

Conseil : Privilégiez le matin en semaine pour profiter du silence, ou flânez le dimanche pour sentir battre le cœur du village.

Des souvenirs à transmettre

Si l’on sait ouvrir l’œil – et le cœur –, Flines-lez-Mortagne livre encore volontiers les traces de son passé ouvrier. Les cités, ces alignements de maisons qui pourraient sembler ordinaires à celui qui ne s’arrête pas, sont en réalité de véritables fils rouges : reliques d’un mode de vie simple, mais profondément humain. Marcher dans ces rues, c'est redonner souffle à l'histoire conjointe de la terre, du travail et de la communauté. Pas besoin d'aller bien loin pour voyager dans le temps — ici, chaque pavé en garde encore le secret.

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